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Chômage structurel ou file d’attente ?
vendredi 21 septembre 2001



C’est un fait fondamental, connu de tous, que l’on vérifie à toutes les époques, pour toutes les catégories socio-professionnelles, en France comme à l’étranger : le taux de chômage est d’autant plus élevé que les demandeurs d’emploi ont un faible niveau de qualification initiale.

Suivant l’interprétation la plus fréquente, ce constat serait la preuve d’une inadéquation entre le type de compétences, de plus en plus qualifiées, réclamées par les chefs d’entreprise, et celles, insuffisantes, des demandeurs d’emplois les moins diplômés. On désigne donc sous le vocable, à dire vrai très imprécis, de « chômage structurel », ce phénomène, qui revient à dire que sous l’aspect quantitatif du chômage de masse se cache un phénomène qualitatif, plus précisément, celui du manque de qualité de la main d’oeuvre disponible.

Fort de cette interprétation dominante, on prétend alors mener la lutte contre le chômage de 3 façons, plus complémentaires que substituables, pour la plupart de ses tenants : maintenir les salaires les plus bas possibles afin que les employeurs trouvent quand même un profit à employer une main-d’oeuvre de mauvaise qualité ; réduire au maximum les charges patronales sur ces emplois ; inciter ces salariés à un effort de formation supplémentaire, par exemple, en prenant à leurs charges au moins une partie de cet effort (temps de formation pris sur le temps de repos ...).

Cette approche est à vrai dire méprisante pour les salariés dits non-qualifiés : ne sommes nous pas tous, sans diplôme ou issus des grands Corps de l’État, très incompétents dans bien des domaines, quoique plus qualifiés dans d’autres ? L’interprétation par le chômage structurel a aussi du mal à rendre compte de faits contradictoires : par exemple, celui qui fait que la France est le pays où on poursuit le plus longtemps ses études et ou pourtant le chômage structurel serait largement supérieur à la moyenne des grands pays. Et l’interprétation malveillante qui consiste à expliquer le tout par une beaucoup plus grande médiocrité de notre système d’enseignement ne résiste pas longtemps à l’examen des observateurs impartiaux parce qu’étrangers. Plus important encore, les conséquences économiques et sociales qu’on en tire sont très contestables, qui rejettent la charge du fardeau sur les intéressés eux-mêmes.

Une interprétation alternative existe, qui se nourrit non seulement de nombreuses observations concrètes que chacun d’entre nous peut faire, mais aussi de nouveaux travaux publiés par l’INSEE et le Centre d’études de l’emploi, qui n’ont pas soulevé l’intérêt qu’ils méritaient : ainsi, l’article « Déclassement sur le marché du travail et retour au plein-emploi » de J. Gautié et d’Emmanuelle Nauze-Fichet figure bien en annexe du récent rapport de Pisani-Ferry au Conseil d’analyse économique, mais les propositions de ce dernier ne les prennent pas réellement en compte.

C’est l’aspect quantitatif du chômage de masse qui explique son aspect qualitatif (dont souffrent surtout les moins qualifiés) bien plus que son contraire : la pénurie globale d’emplois se manifeste en réalité à tous les niveaux professionnels, mais dès lors que le chômage dure si longtemps, il se produit des phénomènes de report : s’il manque globalement 10% d’une main-d’oeuvre, à tous les niveaux de qualification, au bout d’un moment, les laissés pour compte les plus qualifiés accepteront d’être embauchés au niveau inférieur de qualifications. Les entreprises bénéficieront de ce déclassement, puisqu’ils pourront embaucher pour moins cher des gens plus compétents : d’ailleurs, les employeurs publics, à travers l’organisation des concours, n’ont pas procédé autrement. Mais ces procédures de déclassement aggravent le manque d’emplois d’autant plus que l’on descend dans l’échelle des formations initiales : tout se passe comme si l’ensemble des chômeurs formait une immense file d’attente, rangé par ordre décroissant de diplômes.

Les travaux mentionnés ci-dessus apportent une démonstration très convaincante de ces mécanismes de déclassement : pour 6 niveaux (du CAP aux grandes écoles), pour chaque année de 1990 à 2000, ils montrent que le taux de déclassement s’est aggravé pour tous, surtout au niveau des baccalauréats (plus de 130% pour les bacs professionnels et techniques !) et dans une moindre mesure pour les deuxième cycles universitaires. Certes, depuis 1997, la file d’attente s’est ébranlée, grâce à la reprise globale de l’emploi, mais l’inflexion de tendance « apparaît d’autant plus tard que le niveau de diplôme est faible : ainsi, si le déclassement diminue d’environ un quart au sein des diplômés des grandes écoles et du 3ème cycle, il ne fait que se stabiliser au sein des diplômés du 2ème cycle universitaire et du supérieur court, ce tassement intervenant, semble-t-il plus tard, et en tout cas de façon moins claire, pour les diplômés de niveau inférieur ». Les conséquences qu’on peut tirer de cette nouvelle approche du chômage des personnes les moins qualifiées sont d’une très grande importance :

- en premier lieu, comme l’écrivent les auteurs en conclusion : « il faut prendre les réponses des employeurs quant aux pénuries de main d’œuvre qualifiée auxquels ils feraient face avec beaucoup de prudence, d’autant plus que la conjonction de l’explosion scolaire et de l’atonie de l’emploi leur a permis d’embaucher facilement des surdiplômés : ce phénomène a pu contribuer à augmenter leur niveau d’exigence, sans que ce soit nécessairement justifié par les caractéristiques des postes à pourvoir ».

- en second lieu, pour les salariés eux-mêmes, il est temps qu’à tous les niveaux de qualification « le niveau d’exigence » (pour reprendre l’expression ci-dessus) change de camp et devienne le leur, qu’il s’agisse de leur statut, de leur salaire, des conditions de travail ou de leur formation professionnelle continue.

- en troisième lieu, pour tous, il ne s’agit plus de vouloir ralentir l’expansion de la demande au prétexte d’une soi-disant « pénurie généralisée de main-d’œuvre » (selon le Baron Seillère), mais bien plutôt d’assurer la consolidation de cette expansion, pour réduire le chômage et le travail déclassé.

Dans cette nouvelle problématique, la politique de demande n’est plus une simple politique d’accompagnement des réformes de structures, ce sont les politiques de formation professionnelle et d’amélioration des conditions de travail qui doivent accompagner la poursuite d’une politique résolue d’expansion des dépenses de consommation des ménages et d’investissement des entreprises.

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