Les débats, qui pour certains ne sont que la contraction du mot « déballages », ont d’ailleurs commencé et ils ont pour l’instant un caractère inévitablement cacophonique : tout le monde n’a pas le génie de la musique concrète et s’il est positif que le plus grand nombre puisse s’exprimer en même temps, cela commence par produire du bruit, avant que de donner du sens. Le principal risque serait que, profitant de la poursuite de débats inaudibles pour la majorité des citoyens, sans lesquels tous ces bruits n’ont, ni légitimité, ni efficacité, les tenants de la vieille politique se contentent, chacun pour leur compte, de reprendre quelques sonorités plus flatteuses que les autres. La posture du Guépard, en quelque sorte, c’est à dire : « tout changer pour que rien ne change » !
Dans ce nouveau contexte, le Forum de la gauche citoyenne, doit, plus que jamais, remplir sa seule mission : comme il n’a jamais été et ne sera jamais un lieu de pouvoir, il est un des rares endroits, où nous pouvons tenter de faciliter toutes les remises en question collectives, en commençant à poser clairement les questions, admettre les vrais clivages (les « fameux dissensus féconds ») et contribuer à des synthèses ouvertes, explicitant une (ou plusieurs) stratégie cohérente, avec des options ouvertes, tant il est vrai qu’il n’y a de contradictions principales qui vaillent, que pour ceux qui admettent la pertinence des contradictions secondaires.
Comme ce qui précède risquerait de rester bien abstrait, nous illustrerons notre démarche, par deux questions bien concrètes, qui conditionnent si évidemment toutes les autres que tout le monde les pose, même si bien peu semblent pour l’instant capables d’y répondre : la question internationale (mondialisation et Europe) et celle des formes d’organisation de la gauche française.
Face à la mondialisation, quelle politique ?
Le caractère radicalement nouveau de l’actuel processus de mondialisation semble enfin admis par tous les secteurs de la gauche. Toutefois, la réflexion collective ne fait que commencer, tellement jusqu’ici les positionnements tactiques des uns et des autres surdéterminaient les débats de fond. Pour faciliter ceux-ci, il nous semble que trois postures principales se dégagent, au-delà du manichéisme du oui et du non, qui eut en 2005 son heure de gloire, bien vite dépassée :
pour les premiers, l’actuelle mondialisation est un phénomène incontournable et il est utopique et/ou démagogique de prétendre s’en affranchir ou de vouloir l’ignorer. Dès lors, les seules réponses pertinentes ont pour but de savoir comment notre pays (et ses partenaires européens) doit s’y adapter. Cette conviction, qui rejoint celle de la droite, s’en différencie toutefois sur un point qui justifie la volonté d’alternance politique : alors que Sarkozy et ses affidés (il n’est plus guère d’autre droite pour le moment) pensent que par la manipulation et l’autoritarisme, il faut formater le plus vite possible la France et les Français aux nouvelles contraintes de la mondialisation, il existe une gauche compassionnelle, qui, au nom de ses valeurs traditionnelles, essaie de mettre en place une stratégie d’accompagnement de cette mondialisation, cherchant à en minimiser les coûts sociaux et/ou écologiques. Ce n’est pas injurier cette gauche que de la qualifier de « sociale-libérale ». En tous les cas, il convient de débattre avec ses différentes composantes, d’abord sur la nature réelle du processus de mondialisation, qui surplombe tous les débats sur les marges de manœuvre des politiques françaises et européennes, et d’autre part sur l’importance des marges de manœuvre (« du grain à moudre ») que ce processus leur laisse.
Pour les seconds, la mondialisation est pour l’essentiel négative, non seulement par l’ensemble de ses conséquences – ce qui n’est que trop souvent vérifié – que dans sa légitimité même, dans la mesure où l’espace national est le seul où se trouve la possibilité d’une légitimité démocratique de l’intervention de l’Etat. Ce courant, qui évite de s’appeler nationaliste (même si, par force, il est parfois conduit à additionner ses voix avec celle de la « droite de droite ») et que l’on qualifiait naguère d’anti-mondialiste, est désormais désigné comme souverainiste. Pourquoi pas, en effet, parce que c’est bien une version forte, pour ne pas dire absolue, de l’idée de souveraineté qui l’anime : depuis l’abolition de la royauté, nos républicains ont besoin d’un nouveau souverain et semblent nier que toute l’évolution des deux derniers siècles conduit inéluctablement à la relativisation et au partage des niveaux de légitimité démocratique, du village et du quartier à la planète. Ceci constitue, en tout cas, un beau sujet de débat, non seulement sur les principes d’une telle politique, mais aussi sur les alliances lui permettant d’éviter un improbable repli autarcique.
Pour les altermondialistes, enfin, la globalisation en cours ne relève pas de la fatalité, mais elle est un processus historique bien précis, caractérisé par la domination géopolitique de Washington et un mécanisme exponentiel d’accumulation financière. Bien plus, cette globalisation est fondamentalement insoutenable, parce qu’elle aggrave en permanence les urgences sociales et écologiques, érode la démocratie dans l’ordre interne et aggrave les risques de guerres dans l’ordre international. Bien entendu, ce nouveau courant (il ne commence à se dégager du précédent que depuis moins d’une décennie) n’a pas encore su définir la stratégie de transformation du monde que ses critiques suggèrent, ni dans la définition de nouvelles régulations mondiales et européennes, ni dans les alliances qu’il aura lui aussi à mettre en œuvre et à assumer, notamment aux Etats-Unis et dans le mouvement syndical mondial, pour élaborer une stratégie de transformation pacifique, démocratique, sociale et écologique, d’une mondialisation à l’autre.
Ce débat sur la mondialisation est sans doute le plus important, et on pourrait penser qu’il devrait être un préalable à toutes les tentatives sérieuses de transformation de la gauche française. La question est cependant plus compliquée, car les enjeux de pouvoir (en supposant que la droite n’y est pas installée pour 10 ans ou plus) compliquent évidemment les débats qui s’esquissent.
Quelles organisations politiques pour la gauche ?
Les partis politiques sont bien malades. Y compris, ceux de droite, du centre et de l’extrême droite, à la fois par leur vieillissement propre, mais aussi parce que l’aboutissement en France d’un régime monocratique (1) , que Sarkozy entend parachever, ne leur laisse aucun autre rôle que l’organisation, plus ou moins bidon, de primaires pour la désignation des futurs candidats. La gauche française étant particulièrement frappée par cette maladie, trois formes de thérapie semblent se proposer, en laissant de côté, celle des soldats d’opérette qui se contentent de chanter à tue tête : « marchons, marchons », en piétinant sur place (à tout prendre, nous préférons l’adage Di Lampedusa).
La première est celle inspirée par la « victorieuse défaite » des partisans de S. Royal, qui veulent la constitution d’une organisation la plus large possible, de Bayrou à Bové, inclusivement, c’est-à-dire la formation d’un Parti de la présidente pré-désignée (PPPD). Si cette forme de partis de supporters avec des cotisations « low cost » est encore trop pesante pour les citoyen(ne)s les plus modernes, quelques réseaux performants d’internautes leur permettront d’exprimer leur « désir d’avenir ». Nous ne savons pas quel avenir les adhérents du PS, les premiers concernés par ce « big bang », lui réserveront lors de leur futur congrès, mais on ne peut lui dénier le mérite du courage et de la modernité, dans la capacité d’assumer la personnalisation inévitable de tout pouvoir monocratique : adaptant à la mode française, cette grande coalition qui voit le jour en Italie, il s’agit en quelque sorte d’effeuiller la Marguerite, en ne sachant pas encore, si la dernière pétale arrêtera la comptine sur « passionnément » ou sur « pas du tout ». Quant à l’ensemble des autres militants de la gauche et du centre, on se doute qu’ils seront peu nombreux à s’en mêler, du moins tant que les socialistes n’auront pas décidé de la validité de cette nouvelle organisation.
La seconde s’inspire directement de l’exemple allemand (quand on vous disait que la défaite rendait la gauche internationaliste…), c’est-à-dire le contraire de la formule italienne, si bien qu’il est bien difficile de discerner un sens unique de l’histoire européenne ! On mise ici, plus ou moins discrètement, sur un éclatement du PS (du moins la scission d’une aile gauche), l’hara-kiri du PCF et pourquoi pas l’auto-dissolution de la LCR, au profit (si on ose dire…) d’un parti, qui ne serait pas la LCR ! Bien entendu, quelques minoritaires de chaque organisation se prononcent en faveur d’une variante ou l’autre de cette recomposition, d’autant plus facilement que chacun s’imagine en occuper l’orthocentre ; complémentaires, à défaut de pouvoir être concurrents se trouvent aussi quelques personnalités (suivant une appellation auto-proclamée, qui prête au mauvais jeu de mot) qui ont vocation à faire de la politique : reste à savoir, si c’est autrement. Ces diverses initiatives ont le mérite de démontrer le caractère définitivement obsolète des frontières internes de la gauche française. Elles méritent, en tout cas, de poser deux questions : quelle probabilité accordée à l’occurrence d’une scission du PS et d’une auto-dissolution simultanée du PCF et de la LCR ? Cet évènement inter-galactique se produisant, le Parti (avec un très grand P) qui en résulterait serait-il capable d’être autre chose qu’un nouveau « trou noir » : en d’autres termes, ce qu’il y a de meilleur dans Mélenchon, d’une part, et dans Besancenot, d’autre part, est-il vraiment compatible, sans parler des inévitables fractions communistes qu’il faudrait réconcilier ? Peut être, faudra t’il que les spécialistes de ces alchimies procèdent en plusieurs temps, ce qui laissera à tout le monde le temps d’y réfléchir plus avant.
La troisième proposition part du constat que la grande majorité des forces militantes (au sens du terrain et du débat), notamment les jeunes, les femmes et les membres des minorités visibles, se trouve aujourd’hui engagées, hors des partis et des syndicats, dans une multitude de mouvements sociaux et culturels, répliquant à l’échelle française, ce qu’est le mouvement altermondialiste évoqué ci-dessus. Après 20 ans de ce qui a pu sembler une individualisation négative, un grand nombre de ces mouvements prennent conscience du caractère multi-dimensionnel et finalement politique de leur engagement. Ils constatent de plus en plus que les partis politiques, du moins dans leurs formes actuelles, ne savent pas répondre à leurs préoccupations, ni au pouvoir, ni même dans l’opposition. Ils en viennent à rechercher une expression politique (y compris électorale) d’un type nouveau, à travers des collectifs locaux, qui visent à se coordonner a minima, à l’échelon départemental, régional et national. Car, ils considèrent que les formes traditionnelles de la politique (partis et élections) sont toujours des conditions nécessaires (d’où l’acceptation de double appartenance), mais certainement plus des conditions suffisantes pour les transformations profondes auxquelles ils aspirent : car, il est clair que ces militants, qui entendent lier la prise en compte des urgences et les perspectives signifiantes sur le long terme, n’ont pas l’intention de se laisser enfermer dans le débat canonique entre réforme et révolution. Tout ceci est certes encore bien vagissant, mais des assises prévues pour la mi-novembre permettront peut être d’y voir plus clair.
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Rien qu’à évoquer ces deux sujets – altermondialisation et nouvelle organisation politique de gauche -, avouez que si le FGC n’existait pas, il serait urgent de l’inventer.
Bonne fin d’été à toutes et à tous.
D Taddei