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FGC : faire de la politique autrement Au point de départ : une re-fondation de l’humanisme lundi 17 novembre 2003 par Patrick Viveret
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— Dossier
n°22, février 2003
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Le FGC s’est engagé dans une réflexion qui doit durer plusieurs mois sur les conditions et les moyens pour faire de la politique autrement. Les trois documents que nous versons ici au débat sont issues de la soirée organisée le 14 décembre dernier.
Société politique et double face du pouvoir De même qu’une société économique devient malade quand la monnaie (son mode de circulation dominant) se transforme de moyen en fin, une société politique devient malade quand le pouvoir se transforme de moyen en fin. La conjugaison des deux maladies donne une société politique de marché en quelque sorte. C’est le type de problème auquel nous sommes actuellement confrontés. La maladie du pouvoir se résume à l’inversion du verbe auxiliaire écrit en minuscules et qui suppose des compléments, en un substantif écrit en majuscules qui se suffit à lui-même. Cette distinction apparemment secondaire est lourde de conséquences. Car quand l’objet même de la politique devient la conquête et la conservation du Pouvoir, ce dernier est alors traité comme un capital. C’est de fait un droit à domination d’autrui. Or le pouvoir, comme « capacité à », n’a de sens que comme pouvoir d’impulsion, de création susceptible de rassembler des énergies. Il est alors dans une dynamique de création et non de domination et se caractérise par le besoin d’autrui. Car le pouvoir créateur est d’autant plus grand que la coopération est forte. Par contre, dans la logique du Pouvoir-capital, autrui est une menace car il peut me prendre mon Pouvoir. Je cherche donc à acquérir plus de pouvoir pour vaincre ma peur : un ensemble systémique relie donc peur et Pouvoir de domination. Un autre ensemble systémique relie pouvoir créateur et coopération, car la démultiplication du pouvoir de (et non pas sur) fait appel à d’autres pour coaliser ces énergies. L’ensemble des systèmes politiques relève de cette analyse de la double face du pouvoir. La démocratie a réussi à démilitariser la lutte violente pour le pouvoir, ce qui constitue un service éminent dont l’importance peut être vérifiée aux dégâts que provoque la lutte pour le pouvoir quand elle redevient violente. Mais les sociétés démocratiques n’ont guère changé la nature du Pouvoir, qui reste pour l’essentiel un droit de domination. C’est au sein des appareils d’État que cette lutte est la plus visible, puisque le Pouvoir étatique se caractérise par le droit à commander.. Mais dans les partis politiques, « prendre le pouvoir » relève fondamentalement de la même logique, qui ne peut être que celle du jeu à somme nulle, car le nombre de places censées permettre de donner des ordres est institutionnellement limité. La lutte pour elles devient décisive, alors que le « pouvoir de création » se situe d’emblée dans un jeu à somme positive : plus il y aura de coopérateurs qui entreront dans la logique de création et plus seront nombreux les acteurs qui se donneront mutuellement du pouvoir de combattre l’impuissance. Plus l’énergie démocratique d’ensemble progressera. Mais au stade actuel de nos démocraties, celui qu’il nous faut qualitativement dépasser , le pouvoir reste pour l’essentiel une forme inchangée du Pouvoir de domination, qui entraîne le maintien des formes traditionnelles de lutte. C’est là une vieille affaire, déjà analysée par Robert Michels dans son étude fameuse sur la social-démocratie mettant en évidence la « loi d’airain de l’oligarchie » dans les partis politiques -y compris dans ceux qui avaient la vocation à la transformation sociale et politique la plus radicale. Peut-on construire une alternative à cette « loi d’airain » qui re-fabrique en permanence de l’oligarchie ? Répondre à cette question suppose de comprendre pourquoi l’on passe du pouvoir créatif au Pouvoir de domination. Il s’agit là du contraire de l’idéalisme puisqu’il s’agit de comprendre pourquoi là où la logique, la raison et la vertu nous montrent que notre intérêt est le pouvoir de création plutôt que celui de domination, la « loi d’airain » re-fabrique en permanence du désir de Pouvoir.
Mais vertu et raison ne suffisent pas pour faire de la « politique autrement ». Sinon, depuis le temps que certains le veulent et compte tenu des échecs et contradictions multiples que ne cesse de rencontrer la politique traditionnelle pour le Pouvoir, le changement de modèle se serait opéré depuis belle lurette ! Il n’est pas difficile ici de critiquer la politique traditionnelle : il est plus utile de faire le bilan des tentatives de « politique autrement », de comprendre pourquoi elles n’ont connu que des réussites pour le moins partielles. Ainsi, depuis le lancement en 1994 du projet d’Assises de la transformation politique et de Charte de la citoyenneté, qui se voulaient citoyen du projet d’Assises de la transformation sociale lancé par le PS, nous avons beaucoup contribué à l’émergence de ce qui n’est plus seulement un mouvement de la société civile mais de ce que l’on peut désormais appeler la société civique -donc une autre forme de société politique, y compris à l’échelle mondiale. Ce n’est donc là ni une mince affaire ni une mince réussite à l’heure où pour la troisième année consécutive vient de se tenir le forum social mondial de Porto Alegre qui en constitue l’illustration la plus remarquable. Mais sur le terrain de la société politique française, le bilan de la politique autrement est hélas plus modeste. Car si, depuis vingt ans, les diagnostics pessimistes sur la société politique classique se sont révélés justes, cela n’a pas empêché que ce soit pour autant pour l’essentiel les modes d’organisation classiques (en particulier les partis) qui continuent à se situer au centre des enjeux de la société politique. Le point faible de la politique autrement est précisément qu’elle reste trop du côté de la vertu et de la raison. Or l’être humain est aussi un être d’émotions et de passions. Cette dimension passionnelle peut conduire au pire, les totalitarismes et les intégrismes par exemple, mais il a tout autant une face positive. Il est déterminant tant du point de vue de l’analyse que de l’action. Or le moteur de la vertu et de la raison constitue une énergie motrice insuffisante pour un modèle certes malade et dont les effets pervers sont flagrants, mais qui a pour lui d’agir sur un socle émotionnel archaïque mais bien réel : celui de la compétition, de la victoire sur, qui sont aussi des moyens puissants dans les mécanismes psychiques de lutte contre la mort. Le pôle faire de la politique autrement n’a pas assez creusé cette question en travaillant ses propres ressorts émotionnels. Car il ne suffit pas d’opposer vertu et raison aux effets pervers du Pouvoir. Il faut repérer les éléments positifs qui expliquent que certaines collectivités privilégient le pouvoir de création et de coopération. Pour ce faire, nous devons être moins pudiques sur les questions du bonheur et du plaisir. C’est ce qui déterminera la capacité de mise en mouvement de nos analyses. Car chacun de nous peut constater que nous ne sommes pas condamnés à rester dans des rapports de domination et de rivalité. Ainsi, quand nous vivons de grandes aventures collectives, nous avons un sentiment de joie, de sens, de plaisir qui font de ces moments de vie des moments intenses. Ils continuent à nous nourrir quand nous traversons des phases de dépression. Ils nous ont donné en profondeur un sentiment de bonheur, au sens fort du mot : la capacité à vivre à la bonne heure. C’est vrai sur le plan individuel mais aussi collectif : cela constitue le meilleur des grandes traditions sociales (socialiste, communiste, écologiste…) dont nous sommes issus les uns et les autres. Ces moments connaissent à la fois raison et vertu mais aussi plaisir et bonheur. Or il est impossible d’avancer dans cette direction à partir d’une conception sacrificielle du militantisme. Dans une situation internationale de plus en plus régie par le modèle des « guerriers puritains » (l’axe BBL -Bush-Ben Laden, axe du mal aller-et-retour !), le modèle de la coopération « puritaine » sera insuffisant. C’est celui de la coopération ludique, festive qui permettra à ceux qui participeront à ces manifestations, luttes, expérimentations d’éprouver des satisfactions bien supérieures à celles du modèle guerrier-puritain. Ceci à condition de nous poser collectivement cette question et soyons capables de construire des enjeux d’une intensité émotionnelle au moins égale à ceux des modèles que nous combattons. |
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