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L’émancipation du citoyen
mercredi 15 juin 2005






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C’est à une véritable insurrection populaire froide que l’on a assisté le 29 mai. Cette date restera comme un moment majeur de la vie politique française.

La crise de la représentation politique vient de franchir un seuil explosif avec l’insurrection froide du 29 mai. La comparaison est édifiante : si le traité constitutionnel avait été soumis au vote du Parlement, il aurait reçu un soutien à plus de 90% de la part d’une représentation politique... de moins en moins représentative(1). La faillite du système est patente et ne peut que s’aggraver dans le contexte politique, social et institutionnel actuel. Mais la perte de substance des représentations participe d’un mouvement plus général de remise en cause des anciennes hégémonies qui est en passe de dominer la scène de la réflexion politique dans les années à venir.

Un constat

Ce qui constitue l’originalité du scrutin du 29 mai, et en fait un événement majeur dans la politique française, tient en un constat essentiel : la défaite sans appel de l’ensemble de l’« establishment » qui contrôle la quasi-totalité des pouvoirs politiques, médiatiques, culturels, économiques et financiers et qui s’était lancé sans nuance dans la campagne du OUI. On ne trouvera, en effet, pas de précédent à un tel désaveu : le regroupement de tous les partis que l’on considère comme « de gouvernement », en complète osmose avec la totalité des grands moyens d’information, échouent à réunir une majorité pour un choix qu’ils considèrent comme décisif.

Ce qui frappe, et surtout étonne, c’est l’extraordinaire incompréhension de cette élite à l’égard d’un mouvement d’opinion qui a émergé du tréfonds de la société. Même au lendemain des résultats de la consultation, les commentaires fascinent tant l’incongruité est évidente. Cette attitude de « sachants », qui se penchent sur la plainte d’une France d’en bas saccageant leur beau projet dans la plus parfaite irrationalité, laisse pantois. Comment ces gens si instruits de la chose publique en sont-ils arrivés là, tous embrigadés dans une pensée unique tellement éloignée de la grande tradition intellectuelle européenne ? Où sont le pluralisme, la diversité des approches et le respect de celui qui n’est pas d’accord, pourtant si nécessaires à l’élaboration d’un projet aussi complexe que la construction européenne ?

Car le mouvement du NON, s’il traduit assurément l’existence d’une souffrance et d’une perte d’espoir, est dans le même temps l’expression de la positivité d’une dissidence. Les Français se plaignent certes, ils sont même très souvent révoltés, mais ils aspirent surtout à l’existence d’un changement de perspective, à une projection vers l’avenir porteuse d’amélioration sociale. La gauche politique aurait tout intérêt à se saisir de ces nouvelles potentialités citoyennes. Mais, en est-elle capable aujourd’hui ?

Un gouvernement en crise

Si la droite est aux prises avec le déclin de son assise électorale, largement confirmée lors des élections régionales, il n’en reste pas moins qu’elle a réussi à rassembler l’essentiel de son électorat le 29 mai. La situation est toute autre en ce qui concerne le PS et les Verts, confrontés à de graves divisions internes et au fossé qui les a séparés d’une large majorité de leur électorat.

Confinées dans des enjeux étroitement politiciens, les directions de ces partis n’ont pas pressenti la profondeur de l’aspiration au changement qui traversait le pays comme leur propre électorat, notamment dans ses bases populaires. De fait, la gauche ne pouvait pas demeurer l’arme au pied jusqu’en 2007 comme cela était proposé, alors que s’offrait une opportunité de signifier tout à la fois une opposition renforcée à la politique gouvernementale en même temps qu’un refus de l’affirmation néo-libérale de l’Europe dans un traité à vocation constitutionnelle. C’est finalement l’ampleur de la crise du système qui n’a été ni perçue ni ressentie dans la réalité de ses retombées sociales et politiques. À partir de là, les pitoyables retours d’un Jospin appelé à sauver le « OUI de gauche » grâce à un battage médiatique très choquant sont tombés dans l’indifférence la plus totale. Il n’y a plus de sauveur suprême et le brave soldat Chveïk s’est pris en charge.

La sanction du 29 mai de cette absence de réflexion du principal parti de gauche sur la réalité de la crise sociale et politique qui traverse l’Europe a été on ne peut plus nette : désaveu de 60% de l’électorat PS (et 65% de l’électorat Vert et surtout perte massive de la base populaire de celui-ci), coupure avec le reste de la gauche.

La conclusion du référendum interne du PS le 1er décembre 2004 ne s’était pas jouée sur les contenus du projet de traité, mais en fonction d’enjeux de direction liés à la perspective de 2007. Il s’agissait de s’inscrire, à l’occasion du référendum, dans l’espace supposé majoritaire du OUI (à l’époque autour de 65%), tout en oubliant que la totalité des exigences socialistes présentées lors de la campagne des élections européennes n’avaient pas été satisfaites. Ce raisonnement purement tactique a conduit au désastre actuel, pour ce parti.

Reconstruire une perspective à gauche supposera de prendre toute la mesure de la corrélation entre fracture sociale et fracture politique qui surdétermine l’actuelle crise du système. Les interrogations collectives doivent aujourd’hui quitter le terrain politicien pour s’attacher au fond, ce qui suppose notamment une re-fondation non seulement du contrat social, mais également du contrat démocratique.

Mais la crise de la représentation politique n’est que la partie la plus évidente de la mise en question de la validité du système hégémonique qui structure la société depuis la fin des Trente Glorieuses (le débat autour du néolibéralisme est l’un des éléments culturels et idéologiques de cette mise en question). Les grands médias sont évidemment l’un des instruments essentiels qui donnent, pour une période donnée, la dimension du « bien commun » aux valeurs d’un tel système. Or le coup de grisou du 29 mai a mis en évidence l’inadaptation grandissime de ces grands médias à l’exercice démocratique et la prise de conscience montante de cet état de fait. L’engagement unidimensionnel de ceux-ci dans la campagne référendaire les a placés dans une position très éloignées des codes traditionnels de l’éthique journalistique. Le commentaire et l’information diffusés par les grands vecteurs de l’information ont ainsi pris le tour d’une parole officielle, traduction journalistique de cette « démocratie descendante » qui inspire notre système de monarchie élective. Or cette « assurance apparemment tous risques », quant au conditionnement de l’opinion en faveur de leur choix a produit l’effet exactement inverse. Nombre de citoyens ont en effet été indisposés, pour ne pas dire révoltés, par ce déni de démocratie. D’où un effet en « feed-back » favorable au NON.

C’est dans ce contexte qu’une offre nouvelle en termes de communication et d’information a réussi à changer la donne. Face à un système médiatique fortement normalisé, une alternative en réseau citoyen basé sur internet et la multitude des petites réunions a été en mesure de diffuser une parole et une information perçues comme beaucoup plus crédibles. Le rapport du fort au faible en était inversé, non par l’ampleur des moyens, mais grâce à une meilleure adaptation à l’évolution de la société. La presse écrite, qui est déjà confrontée à la baisse de ses ventes et à la concurrence des gratuits, devrait bien réfléchir au risque qu’elle prendrait en persévérant dans des choix de politique éditoriale qui anéantissent sa crédibilité. Contrairement à certaines apparences, la société moderne est génératrice de diversité. L’ignorer ne peut que conduire à des dysfonctionnements majeurs.

Bien d’autres domaines de l’activité humaine seraient concernés par les mutations en cours des systèmes de domination culturelle et idéologique, comme l’émergence d’alternatives qui les remettent en cause. Tel n’est pas le but de cet article.

L’affirmation de la force de la citoyenneté

La manifestation la plus optimiste du scrutin du 29 mai est bien cette irruption du citoyen autonome dans le champ d’un débat politique et électoral jusqu’ici entièrement soumis aux lois du rapport de forces interpartidaires. Personne ne peut spéculer sur l’avenir d’un tel basculement face à des structures de pouvoir figées dans un terrible immobilisme. Il n’en reste pas moins que le poids de la société civile et du citoyen actif devient aujourd’hui une donnée incontournable des dynamiques politiques. On ne gouvernera plus comme avant et le renouvellement des fondements de l’organisation de la démocratie va devenir un thème incontournable. Le vote du 29 mai démontre une fois de plus que la montée régulière de l’abstention depuis vingt-cinq ans n’est pas le fait d’une dépolitisation du plus grand nombre, mais le produit d’une perte de sens de la politique. Lorsqu’un enjeu important et lisible est en question, l’expérience montre que nombre de citoyens sont disponibles pour une mobilisation électorale (il en a été de même, notamment de la part des jeunes, lors du second tour de la présidentielle afin de barrer la route à Le Pen).

C’est sur cette force montante de l’autonomie citoyenne qu’il convient de s’appuyer si l’on veut redonner sens et dynamisme à la perspective européenne. Le rejet par plusieurs pays d’un texte ne signifie ni la fin de l’Europe, ni cette inévitable « stagnation » qu’on agite comme un épouvantail. Encore convient-il, après cette phase référendaire, de réfléchir aux enjeux du futur. Il faut repenser les bases de ce qui fonde le vivre ensemble européen, et en même temps définir un véritable contenu démocratique à la construction européenne. Ce qui suppose de préciser le cadre nécessaire au bon fonctionnement institutionnel de l’Union, mais sans ajouts idéologiques. Surtout, il est devenu absolument nécessaire d’imaginer les articulations indispensables à l’existence du débat autour de l’élaboration, la mise en œuvre et l’évaluation pluraliste des actions conduites dans le cadre de l’Union (notamment des coopérations renforcées). Le citoyen doit pouvoir intervenir sur des choix qui concernent son avenir comme celui de ses enfants. C’est dans le rapport à la réalité de l’action publique que peut s’esquisser la base d’une citoyenneté européenne. Or cette réflexion n’est nulle part abordée.

La citoyenneté doit être aujourd’hui repensée dans l’emboîtement des échelles territoriales et des niveaux de la décision publique qui en découlent. À cela, il convient d’ajouter que la construction européenne ne peut être qu’hybride dans ses structures, ce qui suppose la recherche de voies originales si l’on souhaite lui donner une véritable dimension démocratique. Il n’est que temps de le penser et d’agir.

La crise du projet européen est bien antérieure à la tenue des récents référendums(2). On a voulu faire comme si... Or aujourd’hui, ce n’est plus possible.

1. la situation française n’est pas singulière en Europe. En témoigne la déclaration de Peter Altmaier, député CDU, membre de la Convention européenne : « En cas de référendum, les Allemands auraient voté non » (Le Monde du 1er juin 2005).

2. Voir par exemple le dernier rapport de l’OCDE sur la situation économique de la zone Euro.

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