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La quête d’un multilatéralisme d’inspiration altermondialiste
C’est loin, l’Amérique ? (La navette N°13)
La navette N°13, novembre 2006
mercredi 15 novembre 2006



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La Navette N°13
Novembre 2006

Après les élections américaines de mi-mandat, il ne saurait être question de bouder notre plaisir. Certes, le parti vainqueur n’est pas à proprement parler un parti de gauche, suivant nos critères français, mais un immense « fourre-tout », qui va, effectivement d’éléments authentiquement progressistes, jusqu’au centre droit : bref, une machine électorale, dont la plupart d’entre nous ne veulent pas pour notre pays, même si certains dirigeants socialistes en rêvent, de moins en moins discrètement. Mais la politique étant l’art de commencer par éviter le pire, on ne peut que se réjouir de voir que les vaincus représentaient et soutenaient la pire droite que Washington ait hébergée, depuis des générations : intégriste, autoritaire, manipulatrice, impérialiste, imbriquée aux intérêts des multinationales, notamment du pétrole, etc.

La « raclée », selon le terme même de Georges W. Bush, qu’ils ont donc subie n’est pas seulement une victoire morale, mais elle marque, dès maintenant, un tournant important de la politique américaine et ouvre à moyen terme la possibilité de commencer à construire un autre monde.

Pour les deux années à venir, l’administration Bush reste en place, même si, désormais minoritaire dans les deux chambres, elle a perdu son pouvoir de se lancer dans de nouvelles aventures irresponsables (on pense à l’Iran, notamment). Sans être devin, on peut penser que la politique américaine va être dominée par deux tendances contradictoires :
- la recherche d’un consensus bi-partisan pour retirer progressivement leurs troupes d’Irak, autour d’un plan Baker, en essayant d’éviter que le vide n’engendre une guerre civile, aux conséquences non maîtrisables, principalement entre chiites et sunnites. C’est vraisemblablement la quadrature du cercle, car le mal principal est déjà fait, mais on peut penser que républicains et démocrates iront jusqu’au bout de ce désengagement, avant la fin des 2 années à venir, car ils ont tous intérêt à ce que le prochain président américain ait ce terrible bourbier derrière lui.
- La multiplication des enquêtes et poursuites contre Bush et ses affidés pour l’ensemble de leur oeuvre. Ces derniers avaient prétendu se placer sur le plan de la morale, c’est sur ce terrain que les congressistes démocrates vont poursuivre leur contre-offensive. Même s’ils ne vont pas jusqu’à destituer le Président (le fameux impeachment), ils vont sans doute tout faire pour faire exploser sur ce terrain leurs adversaires républicains et se donner alors les meilleures chances de gagner l’élection décisive de 2008.

Après les excès de Bush et consorts, une possible victoire démocrate devrait sortir les européens (et autres) du débat infantile ente pro et anti-américains : il y a évidemment aux Etats-Unis, comme d’ailleurs dans n’importe quel autre pays du monde, des gens qu’il faut combattre et d’autres gens avec qui il est souhaitable de s’entendre (sans parler de tous ceux qui sont entre les deux…). La différence entre les USA et les autres pays, c’est que ce pays est le plus puissant du monde, pour encore au moins quelque temps, et que si nous voulons démontrer qu’un autre monde est possible, il est urgent d’employer les deux années à venir pour être capable de montrer aux futurs dirigeants américains, qu’ils ont une voie beaucoup plus favorable, dans l’intérêt même des USA, qu’un repliement égoïste, laissant une bonne partie de la planète à feu et à sang.

Cette voie, qui peut s’ouvrir, dès le début de 2009, mais qui demandera peut être une décennie pour aboutir dans toutes ses dimensions, comporte au moins 4 grands volets :
- Celui de la gouvernance mondiale, qui comporte l’élargissement et le rééquilibrage du Conseil de Sécurité et l’intégration des organismes économiques (FMI, Banque Mondiale et OMC) dans un système des Nations Unies, élargi et rééquilibré.
- Celui d’un super-Kyoto, comportant des engagements drastiques des pays du nord de changement de leur mode de production et de vie, de façon à permettre aux pays émergents, à commencer par la Chine, l’Inde et le Brésil, d’entrer à leur tour dans la voie d’un développement durable.
- Celui du financement de l’ensemble des pays du sud, à travers ce que nous déjà appelé un plan Stiglitz, fondé sur une émission massive de Droits de Tirage Spéciaux, qui à travers les banques régionales, financeraient tous les projets porteurs de développement humain
- Celui d’une paix vigilante, fondée à l’échelle mondiale sur le respect des droits de l’homme, comprenant la disparition de l’OTAN, ou plus exactement sa transformation en une force de paix intercontinentale, placée sous la responsabilité d’un conseil de sécurité, de type nouveau.

Il appartient à l’ensemble des forces progressistes européennes et des autres continents d’adopter dans les 2 ans à venir une démarche authentiquement altermondialiste, qui consistera également à dialoguer avec tous les partisans du parti démocrate américain, qui sont ouverts à ces éventualités : un lobbying citoyen, en quelque sorte. Pour ce qui le concerne, le FGC soumet au débat public, sous forme de cahiers, la synthèse des propositions qui lui paraissent mériter d’être mises en avant dans cette quête d’un multilatéralisme altermondialiste.

Enfin, nous européens, nous ne pouvons ignorer que la raclée subie par Bush et ses amis fait suite à celle subie par Aznar en Espagne, par Berlusconi en Italie, par l’obligation faite à Blair de se retirer au Royaume Uni. Les dominos du libéralisme autoritaire et impérialiste tombent les uns après les autres. Pour nous français, ce ne serait quand même pas le moment d’aller élire un Sarkozy, dont le récent voyage aux USA, comme son comportement habituel dans notre pays, a démontré la servilité indécente à cette politique ! Le peuple français, qui se croit le plus spirituel de la terre, ne va tout de même pas faire roi, le dernier des « Bushmen ».

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ANALYSE

Des jurys citoyens ? Ou la question du renouvellement de la démocratie Serge Depaquit

Le débat public pré-présidentiel est-il d’une qualité démocratique telle qu’il va nous permettre de sortir par le haut du traditionnel échange de slogans racoleurs et des manipulations émotionnelles ? Tout est dans l’authenticité du contenu des débats proposés, dans leur capacité à aider à la formation du jugement public autour de questions essentielles quant à l’évolution du vivre ensemble. L’exemple de l’affrontement récent sur les « jurys citoyens »en fournit un exemple particulièrement éclairant.

Ségolène Royal en lançant la formule choc des « jurys citoyens constitués par tirage au sort » afin de « contrôler » et « surveiller » l’activité des élus a provoqué la réaction indignée de la plupart des professionnels de la politique. D’où cette impression, dès le départ, de retomber dans les affrontements traditionnels des joutes pré-électorales : coup de pub contre défense des vieilles pratiques, autrement dit l’éternel combat des modernes et des anciens. La première raison en est que les termes utilisés pour la présentation des jurys révélaient à l’évidence une certaine improvisation. D’où l’évolution du propos de la candidate dans les jours qui suivirent : très rapidement il n’a plus été question de surveiller les élus mais d’apprécier les actions publiques, ce qui était déjà plus proche de la réalité des jurys citoyens. La proposition a ensuite encore évolué vers des « observatoires citoyens » (sans doute afin de calmer l’inquiétude des élus PS). A l’arrivée, on se trouve confronté à une idée simple : utiliser le tirage au sort afin de constituer des panels citoyens, pratique intéressante mais déjà largement mise en œuvre. Au-delà, et c’est l’essentiel, on demeure dans la confusion la plus totale ; des panels citoyens mais pour quels objectifs, dans quel type de structure et de fonctionnement ? Mystère.

Face à ce coup de campagne dérangeant, comment les challengers Fabius et DSK ont-ils répondu ? Dans l’archaïsme le plus total : escamotage intégral de la crise de la représentation politique, défense quasiment corporatiste du corps des élus, etc. La question démocratique ne mérite-t-elle pas aujourd’hui un peu plus de clairvoyance et d’ouverture d’esprit de la part de candidats à la magistrature suprême ? On comprend que des politiques confrontés à un vote largement structuré par le poids des élus tiennent à s’adresser en fil direct à ceux-ci, mais le propos aurait dû s’élargir aux impératifs du renouvellement de la démocratie (ce qui d’ailleurs concerne également les élus). S’il est un propos fort et juste dans l’embrouillamini des déclarations de Ségolène Royal, c’est bien le constat de la profondeur de la crise du rapport des citoyens à la représentation politique. On aurait aimé que le débat s’engage à partir d’un tel gravissime constat, mais aucun des trois candidats n’a esquissé de véritables éléments de réponse.

Au-delà de ces remarques, les ambiguïtés du propos initial laissent ouvertes une interrogation majeure : sommes-nous confrontés à une stratégie très présidentialiste, autrement dit à un projet en cohérence avec la philosophie du système institutionnel hérité du gaullisme, ou bien sommes-nous en présence des premières ouvertures en faveur du renouvellement de la démocratie ? La tentation est en effet grande de moderniser l’actuelle monarchie élective en y ajoutant un volet « participatif » dans l’esprit de ce que l’on désigne communément comme des monarchies dites « éclairées ».

Le fait d’avoir centré le propos sur le thème du contrôle et non sur celui de l’implication du citoyen dans la réalité des processus décisionnels n’est pas de nature à rassurer l’acteur civique qui refuse de se payer d’apparences. Qu’une dimension contrôle des élus doive être intégrée aux pratiques citoyennes est un fait d’évidence (et d’ailleurs déjà pratiqué), mais nous ne sommes plus dans le contexte des « tribunaux »(1) athéniens et nous devons penser la démocratie dans le cadre des sociétés complexes. C’est par le biais de la création d’espaces publics de débats directement liés à l’élaboration comme à la mise en œuvre de l’action publique que la fonction regard sur l’activité des élus peut être à la fois structurante de la formation du jugement public et d’enrichissement démocratique de la pratique des élus. Le « contrôle » est un regard après coup, en quelque sorte extérieur à l’action et laissant finalement le champ de la décision au seul cercle des professionnels de la politique, ce qui n’est assurément pas la voie d’un renouvellement de la pratique démocratique.

Les jurys citoyens sont une réalité déjà largement pratiquée, notamment en Europe, sous des formes et avec des objectifs très variés, mais toujours en référence à l’action publique et c’est un point essentiel. Le tirage au sort des citoyens composant le panel de ces jurys est une forme très intéressante de la démocratie délibérative, elle n’en est pas le seul vecteur, beaucoup d’autres pratiques existent ou sont imaginables qui permettent l’accès du citoyen à des choix qui concernent son avenir comme celui de ses enfants. Le renouvellement de la démocratie exige également la reconnaissance et la valorisation du rôle des médiations, notamment associatives. On aurait bien aimé quelques éclaircissements des positions à ce sujet.

Constatons pour conclure que la qualité démocratique du débat électoral est encore en question. Les logiques de la « com » demeurent totalement prégnantes en cohérence avec la « peoplelisation » croissante du système présidentiel, aussi l’urgence d’un renouvellement profond de la donne démocratique se fait elle de plus en plus pressante. Sinon gare…

(1) Le tirage au sort était pratiqué dans la démocratie athénienne, il s’agissait notamment des « tribunaux » destinés à contrôler l’activité de personnes ayant des responsabilités publiques, mais l’essentiel de la démocratie était direct et se construisait dans l’espace public (l’agora).

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