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La mondialisation en crise et ses issues : Conflits inter-impérialistes ou nouvelles régulations
mardi 25 mars 2008



Introduction :

La mondialisation et l’idée de mondialisation dominent tous nos problèmes sociétaux et politiques de façon évidente.

Ainsi, l’idéologie dominante prétend faire de cette évidence un argument de soumission (par exemple, « prendre en compte les contraintes du marché mondial »), au nom duquel nous devrions accepter toutes les régressions sociales, écologiques, démocratiques, éthiques, culturelles, etc., au nom de cette mondialisation divinisée. Le débat public manipulé par les médias, appartenant pour l’essentiel à des grands groupes financiers n’est plus qu’entre ceux qui veulent nous adapter « à la dure » (Sarkozy), ou nous adapter sur un mode plus compassionnel (la direction du PS). Prenons un exemple d’actualité : l’un attaque frontalement les régimes de retraite ; l’autre lui dit qu’il s’y prend mal, et que le même résultat pourrait être mieux obtenu par la négociation !

Pourquoi parler d’une mondialisation divinisée ? Parce que l’on se garde de l’analyser et que le discours dominant en fait un état de la nature - « la mondialisation est un fait », écrit Védrine, un des gourous du pouvoir en place, depuis qu’il a changé de camp -, qu’une divinité mystérieuse nous imposerait : c’est la réinvention du « veau d’or » devant lequel il faudrait se prosterner.

Or, la plus simple des observations nous apprend que la mondialisation n’est pas un état (quelque chose d’immuable ou même de stable), mais un processus historique , unique en son genre, mais comme tous les processus historiques le sont, cette dernière remarque ne nous mène pas bien loin. Il est surtout essentiel de noter que ce processus de mondialisation est particulièrement instable, marqué par de nombreuses mutations, et frappé par des crises récurrentes, dont certaines ont manifestement un caractère systémique : nous voulons dire par là qu’elles affectent si ce n’est l’existence, mais du moins la nature présente de la dite mondialisation.

- La mondialisation, au moins au sens où on emploie généralement le terme, n’existe pas depuis très longtemps : elle a moins de 30 ans. Et si veut donner à ce terme un sens beaucoup plus large (par exemple, l’économie-monde, chère à F. Braudel), convenons au moins qu’il existe, depuis environ un tiers de siècle, une évolution du monde d’un type réellement nouveau et qui mérite en effet qu’on l’étudie le plus sérieusement possible, dans toutes ses dimensions, et sans relâche :

- cette mondialisation ne cesse d’ailleurs de se transformer à une allure très impressionnante : on rappellera qu’elle en est ainsi déjà à la fin de sa troisième phase, chacune d’entre elle ne durant guère plus d’une décennie ;

- chacune de ses phases se conclue par des crises, dont le déclenchement se situe à chaque fois sur des marchés et des continents différents, ce qui nous fait déjà pressentir que nous sommes en présence d’un phénomène particulièrement complexe.

Or, dans la dynamique complexe du monde, l’avenir est, à proprement parler, imprédictible, même s’il est déterminé. Malgré cela, il y a quand même au moins une chose que nous pouvons prévoir : c’est que dans quelque temps (dans dix ans, peut être dans dix mois, ou dans l’instant qui suit dix jours, ou dans dix minutes, cela personne ne le sait), la mondialisation ne sera plus ce qu’elle est à l’instant présent . Non pas parce que des changements continus, presque imperceptibles à court terme, auront évidemment modifié la face du monde (c’est l’effet de « la flèche du temps » et il en est toujours été ainsi), mais parce que le processus actuel de mondialisation porte en lui une telle charge de contradictions en tout genre, que nous serons, selon toute vraisemblance, en présence, pour le pire ou pour le meilleur, d’une autre mondialisation, qualitativement différente de celle que nous avons connue ou que nous connaissons aujourd’hui.

Autrement dit, quand on refuse de se prosterner devant le « veau d’or », que l’on préfère se servir de notre raison pour analyser le monde tel qu’il va, on ne peut être qu’altermondialiste ! Ou, pour reprendre à notre manière le slogan d’ATTAC, un autre monde est non seulement possible, mais il est même certain ! Cela n’est d’ailleurs pas nécessairement rassurant en soi : car il y a devant nous une quasi-infinité d’autres mondes possibles, dont certains seraient certainement bien pires que le monde actuel que nous critiquons justement.

Mais ce constat est quand même essentiel, d’abord parce qu’il rompt ave l’idéologie dominante, que l’on a bien tort de légitimer, en la qualifiant de libérale, ou même de néo-libérale (peut être pour faire plus moderne), alors qu’elle est fondamentalement anti-libérale, c’est-à-dire autoritaire . Regardez, rien que dans nos vieux pays, que l’on prétend « libéraux », les politiques concrètement mises en œuvre par Bush, ou Berlusconi, ou Aznar, ou maintenant chez nous Sarkozy : au nom de la mondialisation fétichisée, ils rompent tous les jours un peu plus avec les idéaux de liberté, pour imposer des pratiques de plus en plus autoritaires dans leur propre pays, et de plus en plus bellicistes, au niveau mondial. Et en dehors de la partie dite occidentale du monde, le soi-disant « libéralisme économique » n’a pas de plus de fervents défenseurs que les secrétaires permanents du parti communiste chinois ou les « services » qui peuplent le Kremlin, lesquels nouveaux milliardaires veulent autant de place à l’OMC ou à la Banque Mondiale, que Kadhafi à la commission de l’ONU sur les droits de l’homme…

Le constat que la mondialisation est un processus historique, en perpétuelle mutation, est surtout essentiel, parce qu’il doit nous dicter une inversion de nos comportements de citoyens, malgré le matraquage du système médiatique, au service des intérêts en place. Il ne s’agit pas de s’adapter, de façon contrainte ou de façon consensuelle, à la mondialisation telle qu’elle est ; au contraire, il nous faut agir pour que la future mondialisation s’adapte aux valeurs, que l’immense majorité des femmes et des hommes, sur cette planète, désire plus ou moins explicitement. Bien entendu, l’existence et la liste de ces valeurs universalisantes mériteraient un immense débat planétaire , mais d’une certaine façon, celui-ci se développe depuis une dizaine d’années au sein et autour du mouvement alter mondialiste. Pour ne pas être trop long, nous nous contenterons ici d’affirmer quatre de ces valeurs :

- la démocratie. Ceci veut dire, en toute circonstances, la primauté des droits individuels et collectifs ;

- la solidarité. Ceci signifie une réduction drastique des inégalités, partout dans le monde : entre pays et, de plus en plus, à l’intérieur de chaque pays et de chaque région ; mais aussi le développement de tous les systèmes coopératifs de vie en société, qui préfèrent les objectifs collectifs, à la valorisation des résultats individuels.

- le développement durable. Ceci impose un changement complet de nos modes de production, de transport et de consommation, une croissance et une décroissance sélectives, choisies dans le cadre de processus démocratiques, d’où l’intérêt des mobilisations citoyennes sur tous les enjeux concrets de l’environnement, du niveau local au niveau mondial (l’après Kyoto), en passant par le niveau national (autour du Grenelle de l’environnement) ;

- le respect des identités multiples, qui font que nous sommes à la fois tous égaux et tous différents : femmes et hommes ; corses, continentaux, maghrébins, métis… ; jeunes, ou vieux ; bien portants, malades ou handicapés ; hétéro, homo ou bisexuels, etc. Ceci suppose évidemment de pratiquer partout et toujours la reconnaissance de l’égale humanité et dignité de tous les autres, et donc leur possibilité de libre épanouissement. A cet égard, la priorité est évidemment d’éradiquer la violence sous toutes ses formes et à tous les niveaux, du couple à la planète, en passant par l’Etat.

Pour mener à bien la tâche gigantesque de promotion de ces valeurs universelles, personne n’est de trop, et il n’y a pas de combats mineurs. Ce que la dynamique des systèmes complexes, comme l’est évidemment le processus de mondialisation, nous apprend, c’est qu’elle est évidemment non linéaire, faite de crises, de bifurcations, de chaos. Dès lors, un simple battement d’aile de papillon dans un petit coin du monde peut engendrer des tornades à l’autre bout du monde. Ce constat, que font aujourd’hui les meilleurs spécialistes de toutes les disciplines, signifie donc le contraire d’un renoncement devant des forces qui nous dépasseraient. Certes, l’avenir n’est pas prédictible, mais il n’est pas indéterminé. Il dépend au contraire de la détermination de chacun et, bien sûr, du plus grand nombre possible de citoyennes et de citoyens. Cette nouvelle façon de voir les choses conduit donc à stimuler le militantisme au sens traditionnel du mot, et plus largement l’activité citoyenne, ici et maintenant : que nous fassions battre nos ailes de modestes papillons ! Ceci justifie donc pleinement le beau slogan altermondialiste : « pensons globalement, agissons localement ».

Bien sûr, nous le ferons de façon plus efficace si nous réfléchissons ensemble sur les processus extrêmement complexes qui nous entraînent. Pour y contribuer, nous proposerons :

- dans une première partie, une analyse de la mondialisation, de ses fondements et de ses principales contradictions ;

- puis, dans une seconde partie, nous présenterons ses évolutions possibles, en partant du rapport des forces en présence, puis en présentant de nouvelles régulations souhaitables, enfin en essayant d’intégrer les derniers éléments de la crise actuelle, renvoyant en annexes, des questions importantes, mais qui risqueraient de faire digression dans le corps principal du texte.

1ère partie La mondialisation néo-impérialiste et ses contradictions :

Cette première partie s’appuie sur d’innombrables travaux menés depuis 20 ans par un grand nombre de militants et de spécialistes, dont nous proposons ici une synthèse. Celle-ci, évidemment discutable, est fondée sur le caractère néo-impérialiste de la mondialisation contemporaine. Nous la conduirons en deux étapes :

I-1 les fondements de la mondialisation contemporaine relèvent du « néo-impérialisme » ;

I-2 les principales contradictions de cette mondialisation.

I-1 Les fondements de la mondialisation contemporaine relèvent du « néo-impérialisme »

Le processus contemporain de mondialisation s’appuie sur 2 piliers fondamentaux, qui en déterminent la nature bien particulière, et que nous qualifierons pour cette raison de « néo-impérialiste » :

- le premier est l’hégémonie nord-américaine, qui est multidimensionnelle, et particulièrement marquée dans le domaine politico-militaire.

- Le second est un processus d’accumulation financière sans précédent.

Il en résulte une nature bien particulière de l’actuelle mondialisation, que l’on peut qualifier de néo-impérialiste.

* L’hégémonie nord-américaine est établie depuis les années 1940 :

Pour ne pas nous attarder ici sur son origine, ni sur une datation toujours discutable, nous admettrons que cette hégémonie est devenue incontestable, avant même la fin de la seconde guerre mondiale , même si les accords de Yalta ont reconnu à Staline et aux dirigeants soviétiques, un « empire » consistant. Nous venons de souligner que cette hégémonie nord-américaine est multidimensionnelle : si elle est évidemment politique et militaire, elle est aussi culturelle, économique et financière… Cette dernière dimension s’est exercée, dans une première période, à travers les accords de Bretton Woods (où, en 1944, leurs négociateurs imposent leur plan, le plan White, contre Keynes et les autres diplomates présents) ; elle s’est exercée également par le plan Marshall, avec la volonté de rétablir la prospérité des économies ouest-européennes et japonaises, considérées comme les deux gardiens leur permettant de prévenir l’expansionnisme soviétique. La réussite de cette stratégie – les Trente Glorieuses – en signifiait en même temps la mort : dans les années 70, l’hégémonie nord-américaine ne pouvait se perpétuer, face à deux régions du monde en passe de la rattraper, qu’à la condition d’en changer les ressorts. Plusieurs solutions s’offraient, du moins théoriquement : le retour à l’étalon-or, cher aux libéraux français (et au général de Gaulle) ; ou, au contraire, un revival du plan Keynes, récusé 30 ans plus tôt, et souvent désigné sous le nom de plan Triffin , qui aurait institué de fait une monnaie mondiale. On va revenir sur ce que fut le choix américain. Enfin, cette hégémonie s’est radicalement transformée après la chute du mur de Berlin (1989) et du communisme : là où il existait un « équilibre de la terreur », à partir d’une dissuasion mutuelle de l’emploi de l’arme nucléaire, s’est substitué pendant une quinzaine d’années une domination unilatérale de la superpuissance américaine, « impériale », sans autre limite que ses propres contradictions, et nous verrons que c’est cette nouvelle forme d’hégémonie, qui est aujourd’hui entrée en crise.

* L’accumulation financière s’est mondialisée durant les années 1970.

Avant de critiquer aussi rationnellement que possible son usage et son évolution actuels, il faut éviter de diaboliser la finance, qui existe depuis des millénaires, et dont il n’est pas évident que l’on puisse se passer complètement. Pourquoi ? Parce que ce qui légitime l’existence de la finance vient de l’usage des ressources dans le temps, qui nécessite une triple fonction d’évaluation, d’orientation et de contrôle de celles ci . Et jusqu’à présent le seul système alternatif concrètement mis en place sur l’ensemble d’un pays, la planification centralisée, s’est avéré moins efficace pour assumer ces fonctions incontournables. Quant à une véritable planification démocratique (ou si on préfère une autogestion généralisée), qui n’a jamais cessé d’avoir les préférences de nombre de militants de l’ancienne génération, dont l’auteur de ces lignes, son idée n’a absolument pas avancé, même sur le plan théorique, depuis 40 ans. Depuis, c’est une finance débridée qui règne plus que jamais sur le monde !

Les autorités américaines ont mis en place unilatéralement les bases actuelles de la globalisation financière

Car il y a finance et finance : celle que nous connaissons aujourd’hui a été mise en place dans les années 70, sous la forme de décisions politiques américaines, prises unilatéralement. Elle l’a été sans aucune consultation, même de ses plus proches alliés, on peut dire par surprise, y compris pour la plus grande partie des observateurs, américains ou étrangers :

- au début des années 70, l’administration Nixon supprime le système de change fixe (décidé en 1944 à Bretton Woods), pour laisser s’installer un régime de changes dit flexibles (qui sera avalisé, avec quelques années de retard, par les accords de la Jamaïque). Dans ce régime, selon l’idéologie dominante, les autorités monétaires, gouvernements et banques centrales, n’interviennent plus sur les variations de change : c’est la « liberté » du marché des devises, la rencontre de l’offre et de la demande, qui est censée fixer désormais les parités entre les monnaies. En pratique, on verra que ceci n’est (heureusement) vrai qu’entre certaines limites, mais il est patent que celles-ci se sont considérablement élargies, c’est-à-dire que la volatilité des cours que l’on prétend officiellement déplorer, est devenue beaucoup plus forte que sous le régime de change précédent. Dans les conditions où il s’est effectué, le basculement vers ce nouveau principe signifiait en fait la première des démissions politiques des autorités monétaires - gouvernement et banques centrales -, première d’une longue série qui devait conduire progressivement à la globalisation financière. Désormais, la réalité tangible était la capitulation des autorités monétaires d’un grand nombre de pays (européens, dont la France), au nom d’un principe énoncé cyniquement par les dirigeants américains : « le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème ». Petit à petit, au nom de ce « benign neglect », c’est-à-dire de cette même idéologie, on abandonnera à la spéculation sans frein tous les autres marchés financiers, anciens ou nouveaux.

- en janvier 79, le président de la Fed (la banque centrale américaine) Volker, prend prétexte de l’imminence d’un deuxième choc pétrolier, dû à la révolution iranienne (qui devait effectivement triompher quelques mois plus tard, provoquant le choc attendu) ; il décide d’inverser la priorité des politiques économiques qui existait depuis la guerre, là encore de façon unilatérale, en profitant notamment de la faiblesse politique du président démocrate Jimmy Carter. Depuis 35 ans, les politiques économiques avaient eut pour objectif principal la recherche du plein emploi, pour éviter de revivre le dramatique chômage de masse des années 30. Elles ne luttaient contre l’inflation que de façon accessoire, sans jamais compromettre durablement l’emploi. Par une augmentation extraordinaire des taux d’intérêt, jamais vue en temps de paix (plus de 20% en valeur nominale ; dans les 10%, hors inflation), la Fed décrète que désormais la lutte contre l’inflation serait la priorité n°1, et que la lutte contre le chômage n’en serait plus qu’une heureuse retombée. Les banques centrales européennes s’alignent dans les mois qui suivent sur cette inversion complète de la politique économique et partout, dans le monde, quelque soit leurs discours, les pouvoirs politiques l’entérinent, sans jamais organiser aucun vrai débat démocratique. C’est donc aujourd’hui encore la politique officielle de la Banque Centrale Européenne, comme avant elle de la Banque de France, avec d’ailleurs le même M. Trichet aux manettes, ou surtout de la Bundesbank (Buba) .

L’accumulation financière est essentielle à la compréhension d’une mondialisation en perpétuelle évolution :

Nous savons tous que chacun des périls (sociaux, écologiques, violences, guerres) qui nous entourent aujourd’hui, déjà multiformes par eux-mêmes, relève d’un enchevêtrement de causes multiples, qui peuvent d’ailleurs varier suivant les lieux, certains étant évidemment très anciens et d’autres bien plus récents. Mais nous assistons depuis une trentaine d’années (pour arrondir) à une accélération de tendances négatives, qui ne relève pas d’une illusion d’optique engendrée par un pessimisme morbide ; qui ne relève pas d’avantage d’une coïncidence malencontreuse, dès lors que ce constat alarmant se vérifie dans les différents domaines énoncés. Cette montée concomitante des périls a une même cause principale, qui nous entraîne de façon systémique vers les abîmes : la globalisation financière mise en place progressivement depuis le début des années 80, sous l’égide de Washington, et sa logique essentielle, la recherche d’un taux de rendement financier maximal (pour appeler les choses simplement), que symbolise la trop célèbre norme de 15% par an.

Logique contre logique – on pourrait écrire classe contre classe, à condition d’analyser la façon dont justement l’accumulation financière déforme considérablement l’agencement des classes sociales-, nous verrons dans notre seconde partie qu’on ne peut opposer à cette accumulation du capital financier autre chose que l’accumulation des savoirs et des droits, par la généralisation, à tous les niveaux, du local au planétaire, de régulations citoyennes, dont les régulations étatiques et plus largement publiques sont une part plus ou moins consistante, suivant les problèmes et les lieux.

La globalisation financière semble de loin, pour une immense majorité des citoyens non avertis, incroyablement complexe. De plus, nous avons vu que sa mise en place s’est faite progressivement, par une série de décisions, étalées sur une dizaine d’années, prises pour la plupart aux USA, mais relayées en Europe et au Japon. Il en résulte que sa cohérence globale n’est apparue que progressivement, en dehors de quelques rares spécialistes . Pourtant, plus on approche du phénomène, plus on découvre que derrière ses artifices, se dégage une logique d’ensemble en réalité assez simple. Dès lors que l’on prend conscience de celle-ci, on serait presque, un instant, saisi d’une sorte d’admiration devant ce coup de génie, si n’apparaissait, jusque là dissimulée derrière elle, tous les périls qu’elle engendre.

Car cette doctrine et ces politiques sont au service d’une pratique : depuis un quart de siècle, notre planète, notre continent, notre pays, nos quartiers et nos villages, tous les aspects de notre vie, sont dominés par la logique d’une accumulation financière globalisée. Sans doute, la recherche du profit maximum a été, en permanence, au cœur de la dynamique de toute économie capitaliste et celle-ci induit inévitablement un processus d’accumulation financière. On se souvient de la célèbre apostrophe de Karl Marx : « accumulez, accumulez, c’est la loi et les prophètes ! ». De même, le creusement des inégalités engendre, depuis maintenant plus d’un quart de siècle, le retour à une bipolarisation croissante des patrimoines et des revenus que l’on peut à bon droit qualifier de « néo-marxienne ». Mais pour le reste, les circonstances concrètes n’ont que peu à voir avec celles du milieu du XIXème siècle : pour s’en convaincre, il suffirait d’observer que les seuls pratiquants contemporains de la lutte des classes sont les tenanciers du capital, les financiers et leurs affidés politiques, face à un monde du travail de plus en plus éclaté, morcelé, voire pulvérisé (nous songeons ici au développement de la précarité sous toutes ses formes).

Plus profondément, il nous faut observer que la novation essentielle des années 1980 a été la libéralisation sans frein des mouvements internationaux de capitaux, qui, facilitée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication, nourrit désormais ad nauseam cette accumulation, tout autour de la planète. Derrière son masque, cette accumulation a aujourd’hui un visage, celui d’un oligopole de grandes organisations financières internationales (empruntant différentes formes juridiques, telles que banques, fonds d’investissement, assurances, etc., qui s’imbriquent les unes les autres) : celles-ci réalisent plus de 93% des transactions internationales, quand les échanges de biens et de services n’en représentent qu’un peu moins de 3% et que les transactions boursières sur les actions et les obligations comptent à peine plus ! Cet oligopole de quelques dizaines d’organisations qui a pris « le poste de commande du financement de l’économie mondiale » réduit même à l’impuissance les banques centrales, dites indépendantes, mais finalement consentantes à cette nouvelle dépendance .

Or, ces organisations financières, à commencer par les fonds de pension américains, exigent dans le monde entier, depuis la fin des années 80, une norme commune de rendement à toutes les entreprises qu’elles contrôlent, y compris les plus grandes multinationales : ce standard international est une rentabilité financière sur fonds propres de 15%, alors même que la croissance de l’économie mondiale est de l’ordre de 4%, et de 2% en Europe ! Pour les décideurs financiers, 100 unités de profit placées une année doivent devenir 115 l’année suivante, plus de 132, la seconde année, près de 152, dès la 3ème année, suivant la même progression exponentielle… Certains y parviennent et font même beaucoup plus. D’autres échouent et perdent tout ou partie de leur placement. Beaucoup, bien que compétitifs et profitables, n’atteignent pas cette norme, qui n’obéit d’ailleurs à aucune rationalité précise, mais qui constitue la nouvelle idole, devant laquelle toute l’humanité est désormais sommée de se prosterner ou du moins de plier : les entreprises sont alors rachetées à bas prix, dépecées, revendues par « appartements », quand elles ne sont pas conduites directement à la fosse commune, nous voulons dire au tribunal de commerce. Celui qui prétendrait résister à cette logique « court termiste » de l’accumulation, au nom d’une logique de plus long terme, industrielle, équitable ou écologique, est condamné à faire l’objet d’OPA, plus ou moins hostiles, et ses gestionnaires, même sincères, devront le plus souvent se soumettre ou se démettre. Face à cette mécanique infernale, les condamnations morales sont sans effet réel et les comportements supposés éthiques sont dérisoires, car la maximisation du profit globalisé ne relève pas d’une psychologie particulière : les gestionnaires de portefeuille peuvent avoir « une belle âme » et nombre d’entre eux militent le dimanche dans les mouvements caritatifs, comme leurs parents faisaient jadis l’aumône à « leurs » pauvres sur le parvis de l’église, à la sortie de la grande messe : le « prêchi-prêcha » pour un capitalisme éthique ne sert qu’à retarder la mise en œuvre des nécessaires régulations collectives. Car, au-delà des leçons de morale d’un autre âge, la rentabilité financière est de façon essentielle la contrainte sociologique du capital globalisé : un capitaliste qui ne s’y soumet pas est tôt ou tard condamné à être excommunié par la nouvelle religion.

Dès lors, sous ce règne de la finance globalisée, il n’y a plus d’entreprises, grandes ou petites, que de nom : toutes ne sont plus que des segments d’une division mondiale du travail, modelée par les gestionnaires à la recherche éperdue de la valorisation du capital financier, valorisation évidemment exponentielle mais pas à n’importe quel rythme : 15% l’an, tel est leur nouveau signe de croix, qui n’est autre que le chemin de croix pour le plus grand nombre de celles et de ceux qui en subissent toutes les conséquences. Les entreprises peuvent donc être dépecées, délocalisées, fermées, aucune loi ou convention collective ne peut aujourd’hui prétendre les sauvegarder durablement, tant que le minotaure les réclame, prêt à les dévorer, suivant son régime immuable. Il ne suffit pas de prétendre être compétitif ou rentable : il faut rapporter au moins 15% par an ! Si tout va bien, les actionnaires autophages peuvent alors décider de racheter les actions de leurs propres entreprises : ainsi leur valeur boursière monte et permet des plus-values, qui sont autant d’enrichissement sans contrepartie, et donc sans légitimité ; et quand revient la saison de distribuer des dividendes, les dits actionnaires sont ainsi d’autant moins nombreux à se partager la masse distribuée ; sinon une décision venue d’un ailleurs anonyme, d’un fonds financier, installé dans un paradis fiscal, ou d’une salle capitonnée d’une grande banque, peut décider à tout moment de votre vie économique et sociale… ou de votre mort.

Cette logique infernale de l’accumulation exponentielle des profits s’est mise progressivement en place, à partir du démantèlement de la plupart des régulations publiques dans les années 80, non pas parce que les marchés étaient déjà tout puissants et que les politiques n’avaient d’autres choix que de s’y soumettre, mais parce que ces derniers, généralement dans la plus grande discrétion et, en tous les cas sans consulter les citoyens qu’ils étaient sensés représenter, ont décidé plus ou moins consciemment de rendre les marchés tout-puissants . Depuis lors, la finance globalisée a progressivement inventé les instruments qui lui permettent d’échapper à toutes les règles prudentielles qu’elles s’étaient elle-même donnée effrayée par sa propre voracité. Au cours de ces dernières années, désormais débarrassée de toute contrainte, elle a commencé à prendre toute sa mesure et surdétermine de plus en plus toutes les dimensions de notre vie : sociales, environnementales, politiques, intellectuelles

* Le néo-impérialisme :

L’existence de ces deux piliers, politico-militaire et financier, de la mondialisation actuelle forme un ensemble qui renvoie à ce que les premiers théoriciens post-marxistes (un anglais, J. Hobson [1902], un autrichien Hilferding [1910], une allemande, Rosa Luxembourg [1913] et un russe, Lénine [1916]) appelaient « l’impéralisme » dans les débats du début du XXème siècle. On notera, au passage, que cette analyse surgit dans des pays bien différents et débouche, suivant les auteurs sur des stratégies politiques elles-mêmes différentes, voire opposées : réformistes ou révolutionnaires, démocratiques ou autoritaires. Autrement dit, la reconnaissance des phénomènes impérialistes ne préjuge pas des implications civiques que les uns et les autres peuvent en tirer, suivant leur propre système de valeurs, raison de plus pour essayer d’analyser le phénomène avec le moins de préjugés possibles.

De même, si tous les auteurs, qui ont étudié les phénomènes impérialistes, soulignent par force les risques de guerre qu’impliquent l’existence de plusieurs impérialismes, tous ne concluent pas mécaniquement au caractère inéluctable des conflits armés : la théorie de l’impérialisme n’est donc pas une doctrine politique, plus ou moins manipulable au gré des tactiques de conquête du pouvoir, mais une analyse de périodes caractérisées par la circulation non régulée des mouvements de capitaux, ce qui explique les ressemblances troublantes entre la situation d’il y a un siècle et l’évolution contemporaine.

La réalité actuelle a certes des aspects très différents et même parfois opposés à ceux d’il y a un siècle. Pour ne donner qu’un seul exemple : la vieille théorie de l’impérialisme expliquait généralement que c’est l’excès d’épargne et de capitaux dans les pays les plus riches (surtout l’Angleterre et la France, puis l’Allemagne) qui les obligeaient à chercher des investissements dans les pays en retard (d’où les fameux « emprunts russes ») et tenter de les garantir par l’usage de la force politique et militaire. Il en résultait la constitution des empires coloniaux et les risques de conflit entre eux, qui sont restés contenus pendant une décennie (crise de 1905 et partage des zones d’influence au Cameroun et au Togo en sont une illustration bien documentée), avant d’être dramatiquement vérifiés en 1914 : il s’agissait alors de la première guerre réellement mondiale, au sens où elle mettait aux prises les impérialismes anciens, qui entendaient conserver, à l’échelle de la planète, leurs chasses gardées, et des impérialismes nouveaux, ou émergents, qui entendaient s’y faire une place.

Aujourd’hui, la situation financière peut sembler bien différente pour ne pas dire opposée : le seul pays hégémonique, les USA, vit « au dessus de ses moyens », avec, depuis 10 ans, un déficit croissant de sa balance des paiements courants : il souffre donc d’une insuffisance évidente d’épargne et l’effondrement du dollar n’a été jusqu’ici évité que par la stratégie de gouvernements étrangers, et notamment asiatiques, qui ont utilisé la plus grande partie de leurs gigantesques réserves monétaires pour acheter des bons du trésor américain ! Si on veut réemployer l’ancien terme (qui a le grand mérite de montrer l’articulation essentielle entre les dimensions géopolitiques et financières), il est donc préférable de qualifier la situation contemporaine de « néo-impérialiste », pour mieux en comprendre les caractéristiques et les contradictions. En effet, pour une grande part, ces dernières sont complètement nouvelles, et surtout elles connaissent une évolution extrêmement rapide et particulièrement chaotique, ce qui interdit de pousser trop loin l’exercice paresseux de comparaison à un siècle d’intervalle.

Pour mieux cerner les processus néo-impérialistes en cours, nous retraçons en annexe comment l’évolution des trois dernières décennies conduit à la situation présente, avec ses risques de conflits entre impérialismes en place et impérialismes émergents, qui n’est pas sans rappeler, mutatis mutandis, la situation d’il y a un siècle, avant la première guerre mondiale.

* L’exacerbation de la financiarisation, la création de l’euro et la concentration des déséquilibres aux Etats-Unis :

Après plusieurs décennies de cette logique d’accumulation et l’exacerbation de la financiarisation (annexe 1), nous sommes entrés, avec le nouveau millénaire, dans une nouvelle étape, que caractérise la remise en cause de l’hégémonie américaine que ce soit sur le plan monétaire, avec la mise en place de l’euro ou sur le plan financier, avec la formidable accumulation des créances en dollars dans les grands pays riches en matières premières et dans les grands émergents. Il en résulte ainsi, par un retournement ironique de l’histoire, une polarisation des principaux déséquilibres financiers sur les Etats-Unis.

* Du point de vue monétaire, la création de l’euro, au 1er janvier 1999, a fait passer le système monétaire mondial d’une logique monocentrée (celle du benign neglect : cf. supra) à un système bistellaire (certes encore largement asymétrique), qui devrait, tôt ou tard, conduire les créanciers du monde entier à diversifier leurs placements et pour cela à vendre au moins une partie de leurs dollars pour détenir des créances en euros, sans parler de la tentation grandissante des fournisseurs de libeller leurs ventes en euros (cf. infra). Le temps que l’ensemble des opérateurs s’assurent de la solidité de la nouvelle monnaie européenne, ce processus de rééquilibrage a commencé à s’effectuer, conduisant à une dévalorisation du dollar face à l’euro, certes très progressive, mais déjà considérable (de 0,82 au plus bas, jusqu’à près de 1,53, à l’heure où nous écrivons, ce qui représente une augmentation de plus de 87 % en 6 ans ), et tout le monde sait que le mouvement va se poursuivre, et peut être même s’accélérer dangereusement, dans les semaines et mois qui viennent. Si le processus d’adaptation à ce nouveau système monétaire bi-centré a été jusqu’ici aussi lent, cela tient pour partie à ce que les possesseurs de créances en dollars savent bien que s’ils vendaient trop massivement une partie de leurs stocks, cela précipiterait (entre autre catastrophe) une chute brutale du dollar et donc de leurs avoirs, de type spéculatif : comme si souvent dans le passé, les créanciers sont piégés, du moins jusqu’à présent...

* Le monde connaît ainsi, au tournant du millénaire, des crises duales d’excès d’endettement et de change en cascade, dans l’ensemble des pays émergents, de 1997 (Asie) jusqu’à 2002 (Argentine), en passant par la Russie d’Eltsine en 1998. C’est une période essentielle, le « vrai tournant du siècle », comme le note justement Michel Aglietta. En effet, la plupart de ces pays, notamment parmi les plus grands d’entre eux, ont su tirer les leçons du type de mondialisation qu’ils avaient d’abord accepté d’appliquer. Celui-ci, non seulement ne leur laissait que la « part du pauvre », mais les rendait extrêmement fragiles sur le plan économique et subordonnés sur le plan politique.

C’est pourquoi la résolution de ces crises financières du « tournant du millénaire » a modifié profondément les régimes de croissance des pays émergents, leur a fait recouvrer l’autonomie de leurs politique économiques et les a fait passer de positions internationales débitrices à des positions créancières, grâce à des taux de change désormais très compétitifs et des capacités d’offre excédentaire. Le régime d’accumulation financière est certes toujours aussi instable à l’échelle mondiale, mais désormais les risques principaux ont changé de continent…

En effet, comme toujours, la dynamique non régulée de l’expansion du crédit est nécessairement instable : elle entraîne la hausse des prix d’actifs, du moins de certains d’entre eux, dans des proportions rapidement insoutenables. C’est ce que Greenspan, l’ancien président de la Fed, appelait lui-même « l’exubérance irrationnelle des marchés » (financiers). Elle conduit, comme toujours, le capitalisme de bulles en crises : ces dernières commencent au moment où, périodiquement, les bulles crèvent, autrement dit où on assiste à un retournement brutal à la baisse des marchés financiers, ce qui crée des risques de faillites en chaîne, qui prennent une allure de crises systémiques. Les banques centrales sont alors obligées d’injecter des crédits à bon marché pour empêcher que le système ne s’effondre, sur le modèle terrible de 1929 et des années 30. Mais la résolution de la crise précédente a encore développé les liquidités disponibles, qui vont se diriger vers de nouveaux actifs, générant de nouvelles bulles, en spéculant généralement sur de nouveaux marchés d’actifs, car pour gagner de l’argent il faut bien berner les épargnants par de nouveaux miroirs aux alouettes : la précédente bulle portait sur les actions, dites Internet (la soit disant « nouvelle économie » se bornait à l’usage extensif de nouvelles technologies, favorisant les excès spéculatifs de la vieille économie), la nouvelle bulle enfle déjà sur l’ensemble des marchés des matières premières, de l’énergie aux produits alimentaires de base, en passant par les produits minéraux, entraînant des risques sociaux et écologiques redoutables (cf. infra).

Entre les deux, l’actuelle crise financière, qui s’approfondit sur le marché immobilier (« les subprimes » US), sur laquelle nous reviendrons, n’est pas une crise (éclatement d’une bulle) comme les autres : non seulement, elle affecte les principaux agents de la mondialisation (les financiers), mais aussi, et c’est là un phénomène historique beaucoup plus important, elle révèle que le centre de l’accumulation mondiale s’est déplacée vers d’autres régions du monde et, en particulier, vers le sud est asiatique. Il s’en suit que le lieu et la nature des nouveaux risques se sont également déplacés.

I-2 Les contradictions du néo-impérialisme et de la globalisation financière :

Pour justifier ses analyses et pour mieux fonder ses propositions de nouvelles régulations mondiales d’inspiration citoyenne, la gauche altermondialiste doit voir que la mondialisation américano-financière est condamnée, parce qu’elle comporte, sans prétendre être exhaustif, cinq contradictions majeures, qui se nourrissent les unes les autres, cinq avatars monstrueux, qui se développent implacablement sous nos yeux, et qui ne sont que les conséquences inexorables de cette globalisation financière :

Autrement dit, cette mondialisation est toute à la fois :

1- porteuse de crises financières à répétition, dont celle dite des subprimes n’est que le dernier avatar, peut être plus dangereux que les précédents (cf. la fin de ce texte) ;

2- essentiellement inégalitaire, elle engendre des urgences sociales par le creusement des inégalités entre les continents, les nations, les régions et les habitants d’une même région ou d’une même commune ;

3- foncièrement prédatrice, elle génère autant d’urgences écologiques, du fait de la dégradation environnementale sous toutes ses formes. Pour ne prendre que les illustrations les plus incontestables : le réchauffement climatique, l’effondrement de la biodiversité, la désertification, les multiples pollutions, et les pénuries croissantes (eau, ressources alimentaires), font que les urgences sociales et écologiques, loin de s’opposer, deviennent jumelles.

4- conflictuelle par nécessité, elle entraîne des bouleversements géopolitiques, qui peuvent être porteurs de guerres civiles et planétaires, à commencer par le risque le plus immédiat, celui de la guerre en Iran, qu’encouragent Sarkozy et Kouchner ;

5- enfin, l’interdépendance de toutes les contradictions précédentes et la quasi impossibilité à les gérer par les moyens institutionnels habituels constituent autant de sources de régression démocratique dans tous les pays, aux Etats-Unis, comme en Russie ou en France, chacun l’adaptant à son histoire, à ses institutions et au style personnel de ses « autocrates », dont le trait commun est le recours à un usage répressif des nouvelles technologies, que l’on peut qualifier de « néo-orwellien ».

Gardant pour la fin de ce texte l’analyse de la crise financière en cours, nous passerons rapidement en revue les autres grandes contradictions que nous venons de citer :

L’aggravation des inégalités est partout la règle, depuis près de 30 ans.

Ce constat est d’autant plus choquant, qu’il succède à une longue période de réduction des inégalités , due en partie grâce aux politiques fiscales (impôt progressif sur le revenu et impôts sur les successions), en partie à la puissance syndicale et à l’instauration des systèmes de sécurité sociale. A la fin des années 70, une « deuxième gauche » politique, syndicale et intellectuelle, se voulant résolument moderne, peut célébrer la « moyennisation » de nos sociétés, décrite par Henri Mendras… au moment où celle-ci s’interrompt et s’inverse ! Il est vain aujourd’hui de se demander si la bonne référence pour juger du partage entre les salaires et les profits se trouve être 1970 ou 1980, quand le premier millième de la population est en train de dépasser la part des revenus qui était la sienne en 1913, à la fin d’un siècle de domination presque sans partage du capitalisme à dominante industrielle. Mais cette « restauration », au sens de 1815, ne lui suffit manifestement pas quand on écoute sur n’importe quel média le discours dominant des puissants de ce monde, de leurs experts et de leurs journalistes appointés.

Mais, à défaut de les plaindre, il faut au moins les comprendre : comment pourraient-ils se comporter autrement, dès lors qu’il leur faut, année après année, assurer 15% de rentabilité pour survivre dans l’univers de la finance globale ? Il appartient donc à d’autres d’en démontrer les conséquences : supposons, par exemple, que l’on entende satisfaire cette norme pour le premier décile des revenus, si la croissance globale d’un pays ne dépasse pas 1,5% (moyenne de l’économie française pour ces dernières années), il ne reste absolument plus rien à distribuer pour tout le reste de la population ! Les choses sont bien entendu en pratique un petit peu plus compliqué que dans l’exemple précédent, qui n’avait pour but que d’énoncer un corollaire évident, mais généralement passé sous silence, de la nouvelle norme divinisée. En général, quelques autres parties constitutives de la société parviennent, çà et là, au hasard de rapports de force fluctuants (une fois des agriculteurs, une fois des médecins, des camionneurs, ou des chauffeurs de taxi, rarement des salariés spécialisés, jamais des retraités ou des chômeurs…), à gagner un petit quelque chose ; cela signifie que, dans le même temps, d’autres, généralement plus pauvres qu’eux, doivent y perdre leurs revenus, leur travail, leurs repères sociaux et personnels… Le règne de la globalisation financière n’est pas seulement celui de la paupérisation relative pour le plus grand nombre, il est aussi celui de la paupérisation absolue pour une minorité, hélas croissante, d’exclus : là où il y a 10 ans, le commissaire au plan, aujourd’hui conseiller de Sarkozy, dénombrait 10% de pauvres, bien des études sérieuses concluent aujourd’hui qu’un quart de la population est concerné. Et il n’y aucune raison que le phénomène cesse de lui-même : les « classes moyennes », notion si confortable pour les politiciens et les publicitaires, s’étiolent laissant face à face le monde du capital, financier, mais aussi relationnel et culturel (comme le notait Bourdieu), et le monde du travail, pris au sens large, qui est de plus en plus celui du sous-travail, temps complet sous-rémunéré ou temps partiel contraint, de la pauvreté au travail (working poors) et du non-travail.

Le déclassement du plus grand nombre est ainsi un effet mécanique de la globalisation financière, qu’accompagne évidemment un terrible sentiment collectif d’insécurité, de précarisation des situations, de non reconnaissance des diplômes et des qualifications, d’absence d’avenir pour les parents et, sans doute pire, pour leurs enfants. Aux misères économiques s’ajoutent alors les misères sociologiques de pans entiers de la population et les misères sociales d’un nombre croissant de personnes (car, n’en déplaise aux rapports de police, ce ne sont pas des individus, mais des personnes), dont l’extension de la mendicité et les faits divers nous donnent des témoignages quotidiens. Ces situations frappent plus particulièrement ceux qui étaient déjà les plus faibles et atteints par une forme ou une autre de discriminations.

On verra, enfin, que cet accroissement mondial des inégalités débouche sur des consommations individuelles et collectives insuffisantes, ce que certains (notamment J.P. Fitoussi, directeur de l’OFCE) préfèrent appeler un excès d’épargne, moins d’ailleurs du fait de son volume global que de sa mauvaise répartition géographique et sociologique : la crise financière de l’été 2007 en est, à cet égard un sous-produit.

La globalisation financière met en cause la vie sur la planète.

15% par an, même en ne laissant rien au plus grand nombre, cela ne peut pas être un rythme de développement durable, au sens international du terme, défini par l’ONU il y a maintenant 20 ans, et qui comporte tout autant des critères écologiques que sociaux et démocratiques. Alors qu’aux cris de « green to gold », un nombre croissant de financiers et de patrons se précipite vers l’écologie comme un nouvel eldorado, sous les regards admiratifs des gogos et des bobos, qui ont tout des « passants honnêtes » que chantait Georges Brassens, il faut déclarer la guerre à l’imposture : un développement durable ou 15% de rendement financier, il faut choisir, non pas nécessairement au niveau de quelques réalisations marginales, qui servent de cache-sexe aux riches les plus pudiques, mais au niveau de la société toute entière. Un exemple caricatural de cette contradiction (pour employer un terme aimable) est donné par l’administration française et EdF (mais c’est toujours le même corps des mines qui décide), quand elles subventionnent les éoliennes terrestres (qui ne sont pas sans inconvénient sonore et paysager), en garantissant un rendement financier de 20% ! A ce régime là, si on voulait une énergie 100% propre à l’instar des Norvégiens, a t’on calculé combien de fois le budget de l’Etat serait nécessaire ?

Loin de ces hypocrisies, et si possible dans des pays plus discrets, les financiers, pour se conformer à leur (é)norme, continuent de se précipiter sur les rentes en tout genre, en particulier par celles offertes par les richesses non renouvelables. Plus on pille celles-ci, plus on les saccage, plus elles deviennent rares et comme le sait, depuis les sophistes grecs : « ce qui est rare est cher » ; par conséquent, plus elles deviennent chères, plus elles fournissent des occasions de plus-values financières, sans aucune contrepartie productive, ce que les tribunaux condamneraient, pour des particuliers, comme autant d’« enrichissement sans cause ». D’où les fortunes colossales des sociétés minières et des compagnies pétrolières, qui n’hésitent pas à tricher sur leurs réserves d’hydrocarbures plus ou moins « prouvées » ; d’où, plus largement, l’accumulation vertigineuse des pétrodollars et les réalisations urbanistiques prodigieuses des émirats du golfe persique, sous le nez des masses arabes et iraniennes faméliques ; d’où les fortunes qui s’accumulent de plus en plus dans les activités touristiques réservées à une élite de plus en plus restreinte et qui ne lésine pas sur les consommations d’énergie, pas plus que sur les autres… : après tout, si on finit de polluer les neuf dixièmes de la planète, la théorie de la rente de Ricardo nous a appris, il y a deux siècles, que la montée des prix relatifs sur le dixième restant permettra à un nombre, il est vrai de plus en plus restreint, de financiers, au moins pour un temps, de satisfaire la norme de 15% de rentabilité…

C’est pourquoi aujourd’hui, les relations entre la politique et l’écologie ont radicalement changé de nature : où bien, l’écologie traite des effets polluants de l’accumulation financière, sans jamais désigner cette dernière, si bien qu’elle transcende les clivages gauche-droite, comme N. Hulot l’affirme avec plus de talent médiatique qu’un Waechter ou un Lalonde ; ou bien, elle traite des causes mêmes du saccage de la planète et elle ne peut alors se contenter d’une posture d’accompagnement environnemental du « mal développement » en cours : l’altermondialisme, le social et l’écologie deviennent trois dimensions d’un même combat contre la globalisation financière qu’il est vain de dissocier, sauf à rejouer indéfiniment le rôle des Curiaces, vaincus par l’Horace du nouveau capitalisme.

Le réchauffement climatique, la chute de la biodiversité et les diverses pollutions, du fait des activités humaines, sont aujourd’hui connus de tous. Chacun peut agir, mais certains doivent d’autant plus être contraints à le faire que l’urgence l’impose. Ainsi, des normes opposables, et donc sanctionnables, doivent s’imposer contre les industries polluantes, et la mise en œuvre de ces normes sont le premier test d’un combat écologique conséquent : pour ne prendre que des exemples simples : est-on d’accord pour brider les moteurs des voitures et des motos, au stade de leur fabrication, autrement dit les empêcher de dépasser les vitesses maximales ? Pour les industries chimiques ou les agro-industriels, quelles normes opposables et sanctionnables sont définies au niveau européen ? Contre les lobbies, c’est d’abord à cette aune, que les discours plus rassurants que tiennent désormais les pouvoirs publics, bruxellois et nationaux, devront être finalement jugés : simple « hommage du vice à la vertu », ou capacité de s’appuyer sur les mobilisations citoyennes pour transformer des pratiques, qui obéissent, non pas à des nécessités techniques indépassables, mais à la norme financière de 15%.

Face à ces dérèglements écologiques qu’on ne fait que découvrir (les dernières études sur les nanotechnologies ou les effets des émissions de méthane fournissent deux nouveaux exemples des risques du développement de techniques non contrôlées), il faut bien comprendre que les solutions partielles, techniques ou médiatiques, ne sont plus à la hauteur des enjeux, surtout pour les pays les plus développés, responsables historiques de la terrible dégradation de la planète : c’est l’ensemble de nos modes de production, de consommation et de transports, qui doivent être transformés, sous la pression d’une évaluation pluraliste permanente, où toutes les expertises seront mises à la disposition de l’ensemble des citoyennes et des citoyens (cf. 2ème partie).

La globalisation financière n’est pas compatible avec la démocratie politique :

Bush n’est pas un pur produit américain ; il est seulement la version américaine d’un mode de gouvernement, qui tend partout à s’imposer : nous voulons dire par là que le néo-impérialisme est tellement contraire à l’intérêt social et écologique du plus grand nombre qu’il n’est évidemment pas compatible avec les idéaux de liberté (politique et culturelle) et le fonctionnement banal de la démocratie représentative, tels qu’ils sont nés au siècle des Lumières, notamment des révolutions américaine et française. Nous aurions donc bien tort de nous moquer du vote américain, quand ses clones européens pullulent, chacun avec son (mauvais) génie national : Aznar en Espagne, Berlusconi en Italie, Sarkozy en France ne représentent que des variantes du même modèle. Les Anglais, de leur côté, ne traitent pas Blair de clone, mais plus volontiers de caniche… Quant aux eurocrates de Bruxelles, il y a longtemps qu’ils ne construisent plus l’Europe, mais qu’ils accompagnent sa dilution progressive dans la globalisation financière. Comme le démontre la mascarade de ratification du traité sur les institutions européennes, c’est partout la tentation d’évitement démocratique qui l’emporte. Partout, c’est cela aussi la globalisation, on est en présence de la même réalité politique. On a parfois proposer de la désigner comme un néolibéralisme autoritaire , où le néo-libéralisme économique et surtout financier affiché ne peut être durablement imposé que par l’autoritarisme, c’est-à-dire l’anti-libéralisme politique et culturel. Devant la contradiction des termes, d’ailleurs particuliers à la culture et à la langue française car liberal veut dire progressiste pour un américain, il nous semble plus court et même plus précis de parler de néo-impérialisme, et de dénoncer la tendance permanente de celui-ci à l’autoritarisme politique et au contrôle social des individus.

Tous les mandataires de droit ou de fait de la globalisation financière ne peuvent que craindre l’expression simple du suffrage universel, d’où la multiplication des procédures d’évitement : repli sur des technocraties irresponsables : « l’indépendance des banques centrales » et d’un nombre croissant d’autorités de régulation, mises à l’abri des représentants du suffrage universel ; procédures d’éviction des listes électorales et de la participation aux scrutins, qui touchent principalement les plus défavorisés ; et surtout, manipulations médiatiques (sur le thème de la sécurité individuelle, accompagné d’une sous estimation de l’insécurité sociale) et matraquage idéologique permanent sur les bienfaits de la « mondialisation », par une prise en main à peu près totale de tous les moyens d’information : quel pourcentage de rédacteurs en chef et d’éditorialistes, avant hier favorables au oui au TCE, hier à un 2ème tour Sarko-Ségo, aujourd’hui à une ratification à la sauvette du traité européen ? Sans même parler des chaînes de télévision et de radio, tributaires de leurs annonceurs publicitaires, qui possède la presse anciennement de gauche, si ce n’est les grands capitalistes déjà désignés ? Et qui peut encore financer les sciences ou les arts, en dehors de milliardaires, à l’instar des fondations américaines ?

Afin d’éviter les vrais débats sociaux et écologiques, il s’agit d’inquiéter, voire en période électorale, d’affoler l’opinion et de désigner l’autre et les autres, comme boucs émissaires. Pour cela, les vieilles recettes d’il y a un siècle sont, à peine repeintes : puisque cela ne peut plus être le « boche », le « juif » ou le « cosaque », si chers au vieux nationalisme français, on a donc aujourd’hui, de nouveau sujets de diversion. De préférence, il s’agit de désigner des ennemis de l’intérieur : on prétend d’abord en limiter le nombre, d’où le débat factice sur l’immigration, où on persécute au quotidien des millions de citoyens, pour en expulser finalement une centaine, tandis qu’avec la bénédiction du patronat le flux net d’immigrants (entrées moins sorties) est d’un demi million en 5 ans de présence gouvernementale de Sarkozy. Cela ne suffit pas, il faut donc stigmatiser la population des banlieues, non pas de toutes (il y a tout de même Neuilly sur Seine), mais des quartiers défavorisés, où les jeunes voient moins le tableau noir de l’institutrice que le bâton du CRS, comme défi de l’intégration dans la République française.

La peur de la démocratie et du suffrage universel traverse en fait tout notre continent : rien ne le montre mieux que le débat sur les institutions européennes. Alors qu’il existe une unanimité de façade pour souhaiter de nouvelles institutions (puisque le terme sans doute trop ambitieux de constitution risque de fâcher à nouveau), à la fois plus démocratiques et plus efficaces, les 27 gouvernements se sont dépêchés de préciser qu’elles devront être mises en place avant le printemps 2009, c’est-à-dire avant que les peuples européens puissent mandater leurs représentants au prochain Parlement sur la forme à leur donner : voilà qui illustre une démocratie octroyée de façon évidemment non démocratique !

Plus largement, on nous présente comme complément (ou antidote ?) à la globalisation un débat sur les « valeurs », qui est agité de la droite américaine au PS français, et derrière lequel s’abrite la remontée de tous les intégrismes religieux, chrétiens, musulmans et juifs. Mais, comme le démontre si fortement I. Wallerstein, toute hégémonie culturelle produit en tant que « rhétorique du pouvoir » un universalisme à sa convenance, jusqu’au moment où ses valeurs se retournent contre elles : faites voter librement le monde entier sur la présence américaine au dehors de leurs frontières… Pendant ce temps, la philosophie des Lumières n’est jamais affirmée comme la seule vraiment représentative des racines de l’Europe contemporaine, démontrant au passage que le néo-libéralisme financier est l’adversaire, non seulement du libéralisme politique, mais aussi du libéralisme culturel. On prétend aimer le mot de liberté, mais on ne supporte pas les libertaires et les libertins… Et puis, quand les ennemis de l’intérieur ne suffisent pas, les questions internationales et leurs solutions guerrières peuvent suppléer, comme c’est notamment le cas aux USA.

Mais, les opérations anti-immigrés et anti-jeunes, de type traditionnel ne suffisent plus : alors, on nous fait glisser progressivement dans un « brave new world », celui d’un Orwell, recyclé aux nouvelles technologies : c’est le concours à celui qui aura installé le plus de mouchards et de caméras cachés (il paraît que l’Angleterre de Blair et G. Brown sont actuellement en tête) ; la France réplique, avec des hélicoptères chargés de surveiller les banlieues et bientôt des « drones » (sans pilote au dessus de nos têtes) ; c’est la multiplication des tests ADN et la banalisation des fichiers génétiques. Bien sûr, ce n’est pas (encore) pour monsieur tout le monde, mais une fois bafouées les libertés individuelles, il n’existe plus de limité éthique : le poignet de chacun sera-t-il désormais attaché, du bracelet électronique pour le plus grand nombre à la « rollex » pour le président de la République ?

La globalisation financière, comme jadis les maîtres de forges, porte en elle la guerre

Sans doute, le capitalisme financier dans son ensemble pourrait exister sans les profits des industries d’armement. Mais celles-ci fournissent autant d’occasions supplémentaires de profit, quitte à ce que les plus hautes personnalités ou leurs proches bafouent pour se saisir d’une partie du gâteau, la morale et le droit. Et, dès lors que ces industries existent, et on sait que la France, s’appuyant sur un des corps les mieux notés de l’Ecole Polytechnique (les X-DGA), y est particulièrement bien placée, elles sont nécessairement favorables au parti de la guerre.

Mais le bellicisme sous-jacent à la globalisation financière a un caractère beaucoup plus général que cela. Réaliser la norme de 15% est chaque année plus difficile et suppose de créer, sur tous les continents, une formidable tension dans l’accès aux matières premières (cher pétrole) ou aux débouchés, ou encore aux deux en même temps. Même si, depuis la chute du mur de Berlin, il n’existait plus qu’une seule super-puissance, cette tension globale se fragmente en de multiples conflits régionaux et locaux et explique, sans bien entendu l’excuser, que la course aux armements demeure partout aussi féroce.

De ce point de vue non plus, Bush n’est pas une anomalie : à un premier niveau, sa politique étrangère n’est autre que la transposition dans la première puissance mondiale de ce que préconisent Le Pen et Sarkozy en France, dans leur volonté d’imposer par la force leurs prétendues valeurs à ceux qui pensent différemment. En fait, le gendarme du monde remplit un double rôle, suivant qu’il menace ou suivant qu’il fait la guerre, qui relève l’un et l’autre d’une tentative désespérée d’imposer l’absurde globalisation financière à l’ensemble de la planète, au nom des valeurs dites « occidentales », ce qui veut dire au mieux « nord atlantiques ».

- Quand on se contente de menacer « l’Axe du Mal », suivant une terminologie qui flirte dangereusement avec l’extrême droite (manichéisme bien / mal, l’Axe…), il s’agit d’un détournement vers un ennemi plus ou moins imaginaire (Saddam aurait menacé l’Amérique, alors on en fabrique les preuves, au nom des valeurs de l’occident), qui détourne des vrais problèmes, aussi bien intérieurs que ceux que l’on provoque partout dans le monde.

- Plus grave encore la nouvelle partition qu’on tente d’imposer entre les amis de Washington, qui auraient le droit aux technologies nucléaires (d’Israël au Pakistan) et ses adversaires (Iran ou autre) qu’il faudrait frapper préventivement de peur qu’ils ne s’en emparent.

- Finalement, la guerre que l’on fait ou que l’on envisage de faire, parce que suivant la vieille logique impérialiste, il faut s’ouvrir les espaces qui refusent la logique de l’accumulation du capital : c’est la vieille politique de la canonnière, dont le lobby pétrolier texan attendait tant en Irak, et dont on rêve de plus en plus haut pour l’Iran.

Mais, déjà grave à l’heure de la super-puissance, américaine, la tendance belliciste menace d’être plus dramatique encore, quand son hégémonie est atteinte par l’émergence de nouveaux impérialismes.

Conclusion de la 1ère partie :

Il y a donc bien un lien structurel entre ces différents périls et ce lien n’est autre que celui de la globalisation financière débridée et de ses 15% de rendement exigés pour ses placements, au mépris de toute considération de leurs conséquences sociales, écologiques, démocratiques et sociétales et de la durabilité même du mal développement qu’elle engendre. Si cette globalisation n’est évidemment pas à l’origine de tous les maux de la planète, elle les aggrave dramatiquement.

En outre, on ne peut oublier que cette globalisation n’annule en rien la géopolitique, mais au contraire la renouvelle à un rythme précipité : elle se déploie concrètement à travers les anciennes dominations, alliances et rivalités entre nations et, particulièrement dans la situation d’hégémonie d’une super-puissance nord américaine au bord du déclin, de l’émergence de nouvelles puissances mondiales (Chine, Inde…) et de regroupements continentaux plus ou moins affirmés (Europe, Amérique Latine…). Et la globalisation financière reconfigure même, avec une rapidité sans pareille, cette géopolitique, à l’heure même où la prise de conscience de l’unité du genre humain et des périls communs à l’ensemble de l’humanité n’a jamais été aussi forte. C’est de cette dernière que peuvent et que doivent naître, partout, les régulations citoyennes aptes à maîtriser notre destin commun.

2ème partie Au-delà de la crise : conflits ou nouvelles régulations

Les contradictions décrites dans la première partie n’ont cessé de s’aggraver durant ces dernières années, au point qu’il n’est plus exagéré de parler d’une mondialisation en crise. Pour en repérer les issues possibles, ou mieux souhaitables, on commencera par analyser l’état des forces mondiales qui en découlent, dans une première sous partie ;

En fonction des alliances crédibles qu’elle dessine, on pourra alors tenter d’esquisser les nouvelles régulations altermondialistes à rechercher, dans une deuxième sous partie ;

Ceci étant, une telle transformation du mode de mondialisation ne peut guère se faire complètement « à froid », sous le seul empire de la conviction partagée. Elle ne peut sans doute émerger que d’une situation de crise aux contours largement imprédictibles. Or, précisément, l’aggravation des contradictions précédentes a débouché, depuis l’été 2007, sur une crise financière telle que personne ne peut en prédire les issues ; nous lui consacrerons donc notre dernière sous partie.

II-1 L’état des forces mondiales

Par un amer paradoxe chez un peuple qui met l’intelligence au premier rang de ses vertus, la France vient de confier la totalité des pouvoirs (car il en est désormais ainsi dans notre système monocratique ) à un homme brillant, manifestement instable (la suite risque de nous en apprendre d’avantage), mais dont la stratégie très cohérente est celle de l’alignement sur l’Amérique de Bush, au moment où cette dernière finit de s’effondrer pour le meilleur ou pour le pire. Ne nous arrêtons pas plus à la critique trop facile de la diplomatie française de ces derniers mois, mais cherchons plutôt à décrire rapidement le champ de forces mondial qui se présente devant nous. De façon nécessairement schématique, nous distinguerons quatre tendances principales :

1- la fin de l’hégémonie nord-américaine, qui est évidemment celle d’un impérialisme sur le déclin ;

2- la montée d’impérialismes émergents, parmi lesquels deux d’entre eux ont une nature potentiellement conflictuelle, à plus ou moins bref délai : la Chine et la Russie ;

3- les degrés de liberté des autres grandes puissances, y compris l’Europe, mais aussi l’Inde, le Japon et les « mondes » arabes, africains ou latino-américains, qui doivent choisir entre un rôle de satellite d’un des impérialismes, déclinant ou émergents, ou au contraire d’acteurs majeurs des futures régulations mondiales.

4- L’ensemble des citoyens du monde qui en subissent l’état actuel, mais qui pourrait peut être pour la première fois en devenir collectivement acteurs : ceux que Toni Negri appelle d’un terme que l’on peut discuter, la « multitude » , dont le mouvement altermondialiste est aujourd’hui l’expression la plus militante.

1 L’hégémonie nord-américaine est condamnée :

Nous avons vu que l’hégémonie américaine s’est instaurée, sans contestation possible, avec la seconde guerre mondiale. Dès les années 60, certains prédirent déjà son déclin (toutes les hégémonies ne sont-elles pas mortelles ?) : elle sut alors en conjurer l’issue, en brisant, dans les années 70, les règles mêmes qu’elle avait imposée, à la fin de la guerre, à Bretton Woods. Bien plus, et Reagan en fut le symbole plus que l’acteur, ce revival permit tout à la fois d’abaisser définitivement l’empire soviétique, seul rival alors concevable, et d’installer une nouvelle forme d’accumulation financière d’un dynamisme sans précédent. De même, quand le Japon parut lui-même en mesure de contester l’hégémonie américaine sur le terrain de cette accumulation, à la fin des années 80, ce pays connut une crise financière d’une ampleur et surtout d’une durée exceptionnelle (une quinzaine d’années), constituant un véritable « syndrome japonais », dont la reproduction est aujourd’hui une des principales menaces qui pèsent sur l’ensemble des économies occidentales. Enfin, quand cette perpétuation de l’hégémonie américaine fut à nouveau défiée, de façon aussi spectaculaire que tragique, le 11 septembre 2001, la réaction impériale de Bush pour établir la Pax Americana, jusqu’au Proche Orient, marqua l’apparent zénith de cette hégémonie pérenne. Pourtant, au-delà même de leur lamentable incapacité à gagner la paix en Irak, ce qui est aujourd’hui fondamentalement en jeu, et qui va bien au delà de ce que fut leur échec dans la guerre du Vietnam, c’est une manifestation beaucoup plus évidente que les autres, de la fin, sans doute inexorable, de leur hégémonie. Nous en donnerons ici seulement quelques traits :

- Economiquement, la puissance productive des USA ne cesse de reculer : symboliquement, si l’automobile fut, dès les années 20, le symbole de leur nouveau leadership mondial, cette branche est aujourd’hui celui de sa perte d’hégémonie : une firme asiatique, Toyota a ravi l’an passé la place de numéro 1 à General Motors ! A cet égard, les prétendues élites ouest-européennes font preuve d’une étonnante cécité : ce n’est pas parce que les pays de la zone euro, enfermés dans le carcan des règles absurdes qu’ils se sont eux-mêmes imposés, ont fait encore moins bien que l’économie américaine durant la dernière décennie, qu’on doit ignorer qu’à l’échelle mondiale, leur déclin tendanciel est une évidence première, quelques soient les indicateurs de référence que l’on se donne. En longue période, les pays de l’Atlantique nord, y compris les USA, n’ont guère comme perspectives de croissance qu’un taux de 2% par an (3% dans le meilleur des cas), alors que les pays émergents sont sur une trajectoire tendancielle d’au moins 6% par an, sans même parler de la Chine, principal challenger des USA dans les années à venir, qui continue de croître à un rythme d’environ 10% par an !

- Financièrement, depuis que R. Nixon a imposé unilatéralement l’abandon du système de Bretton Woods (15/8/1971), le dollar a perdu la moitié de sa valeur par rapport à un panier de l’ensemble des monnaies européennes, constituant l’Euro ! Aujourd’hui, la montée vertigineuse de l’endettement extérieur américain et donc l’accumulation exponentielle des « exo-dollars » crée une situation de rupture, à l’issue certes imprédictible, qui peut se traduire par le pire, de l’effondrement du dollar aux conflits géopolitiques les plus dramatiques, ou le meilleur, par la mise en oeuvre d’une nouvelle régulation mondiale (cf. infra).

- Politiquement, le gouvernement américain est aujourd’hui ultra minoritaire dans son propre pays, comme dans le monde (il n’est que de regarder les votes à l’Assemblée Générale des Nations Unies). Il n’a plus guère d’alliés fiables, en dehors du Royaume Uni et des pays ex communistes d’Europe de l’est, qui voient justement dans Washington le seul rempart crédible contre la dérive néo-nationaliste russe ; Israël est pour eux plus un boulet qu’un soutien ; il n’y a guère que N. Sarkozy et, plus lamentable encore B. Kouchner, pour voler au secours de la déroute ! Sans doute, une prochaine présidence américaine moins caricaturale dans ses prétentions néo-impérialistes, pourrait t’elle regagner une partie du terrain perdu dans l’opinion mondiale. Mais les USA, tout en demeurant évidemment incontournables, seront désormais durablement minoritaires dans leurs prétentions hégémoniques, que ce soit dans le concert des nations, ou plus encore dans l’esprit des peuples.

- Culturellement. Il y a déjà longtemps que les 5 continents ont tous, plus ou moins, adopté ce qu’ils ont pu de l’american way of life. Mais, depuis une dizaine d’années, dans sa régression messianique, la droite américaine a entendu imposer au monde sa « révolution néo-conservatrice ». Il en résulte aujourd’hui, que la détestation (quand ce n’est pas pire) des USA est une réalité profonde des mentalités collectives, et il faut beaucoup de persuasion, y compris en France, pour bien distinguer le peuple américain de la plupart de ses dirigeants. Progressivement, ce ne sont plus des valeurs identitaires exclusives – américaines, blanches ou, au contraire, venues d’autres continents, d’autres couleurs - qui tendent à l’emporter. Ce ne sont pas non plus des vagues confusions mondialistes « world quelque chose », où tout se confond et se dissout, mais des valeurs métisses, qui savent distinguer les diverses identités, comme un bon cuisinier sait distinguer les épices. L’hybridation apparaît comme la réponse aux faux dilemmes de l’uniformité culturelle : l’uniformité par la culture dominante, anglo-saxonne traditionnelle, en l’occurrence, ou l’uniformité par un mélange indistinct, piquant sans choisir, un peu de tout et de n’importe quoi. La société américaine en est elle-même, de plus en plus convaincue : au-delà de l’éphémère des campagnes électorales, le phénomène Obamah n’est pas une reconnaissance de la « négritude », mais de l’avenir nécessairement métis des USA (et probablement du reste du monde).

2 Les néo-impérialismes émergents de la Chine et de la Russie

Ces deux pays sont respectivement le plus peuplé du monde et le plus vaste du monde : anciens frères ennemis du communisme ils ont, aujourd’hui, beaucoup de points communs et leurs différences mêmes les rendent plus complémentaires que jamais. Outre leur ressemblance politique, qui est aujourd’hui bien plus grande qu’il n’y paraît , ils ont tous les deux accumulés, l’un par ses exportations à bas coût, l’autre par celle de son énergie, une masse colossale d’exo-dollars. Celle-ci est détenue dans les deux cas par des fonds souverains (cf. infra), qui sont directement dirigés par des personnalités politiques du « premier cercle » du pouvoir.

Nous ne prétendons nullement que les dirigeants de l’un ou l’autre pays seraient nécessairement bellicistes ou même agressifs, mais il y a deux faits majeurs qui devraient conduire les américains (et les autres) à réfléchir :

- en premier lieu, ces deux pays ont une revanche à prendre sur l’histoire, même si c’est par rapport à des époques totalement différentes : les Chinois ne manquent pas une occasion de rappeler, justement d’ailleurs, que, jusqu’au milieu du précédent millénaire, ils étaient par leur chiffre de population et par le niveau de développement, largement au niveau des pays occidentaux et que leur croissance, qui nous semble effrénée n’est jamais qu’un rattrapage, dont nous devrions comprendre que les intéressés le souhaitent le plus rapide possible. De leur côté, les Russes vivent depuis près de 20 ans, la rupture brutale d’un « empire » et des valeurs qui l’accompagnaient, le risque de dislocation de la Russie même (on ne peut comprendre sans cela les crimes commis en Tchétchénie et dans le Caucase) et un complexe d’encerclement que l’irresponsabilité de l’administration Bush ne cesse d’entretenir : dès lors l’arme de l’énergie, exercée directement (la main sur le robinet, comme s’il s’agissait d’un revolver), ou accumulée sous forme de fonds souverains, est pour eux une occasion inespérée de retrouver une partie de leur rôle, d’abord à l’échelle eurasiatique, puis au delà : d’où leurs nouvelles ambitions au Nigeria, qui sont aussi légitimes que celles de n’importe quelle autre puissance ;

- en second lieu, ce qui les différencie les rapproche : les Chinois ont de la main d’oeuvre et manquent d’énergie et de matières premières, alors que les Russes sont exactement dans la situation inverse. Au minimum, cette complémentarité justifie de remplacer leurs vieilles querelles idéologiques et des conflits frontaliers dérisoires, par une fructueuse coopération, qui trouve déjà un champ évident en Sibérie orientale, mais qui pourrait opérer, du moins ponctuellement, à l’échelle de toute la planète.

Toujours est-il, que séparément ou ensemble, ils représentent aujourd’hui une puissance financière considérable et qui s’accroît à une vitesse vertigineuse ; sans doute, cette accumulation sera t’elle un peu plus modérée dans les prochaines années : un ralentissement mondial freinera probablement les exportations des uns et des autres, mais les flux de devises resteront encore très longtemps positifs pour les uns et pour les autres, et surtout les stocks déjà accumulés suffisent pour sauver ponctuellement ou, au contraire, faire sauter toute la finance occidentale ! En attendant, la crise des subprimes leur permet aujourd’hui de « faire leur marché » à bon prix, en se donnant de surcroît des postures de « chevaliers blancs ». Mais personne ne doit se cacher la vérité : qui dit capital dit pouvoir et la question doit être posée très vite (nous n’osons plus écrire à froid) du point où les dirigeants américains et leurs alliés sont prêts à partager le pouvoir financier et, par conséquent, le pouvoir tout court, avec les impérialismes émergents et, vraisemblablement les autres grandes puissances mondiales. Et on verra que la question va bien au-delà des « codes de bonne conduite » que l’on peine aujourd’hui à définir.

3 Les autres grandes puissances : satellites ou modérateurs ?

Si la contradiction géopolitique majeure de la période qui s’ouvre est bien celle entre l’hégémonie déclinante des USA et celle émergente de la Chine et, dans une moindre mesure de la Russie, il va sans dire qu’il existe d’autres grandes puissances et d’autres forces dans le monde. Celles-ci ne peuvent pas se permettre d’être de simples spectateurs plus ou moins intéressés (le rôle de la Suisse n’est plus à la portée de personne, pas plus des helvètes que des autres). Au pire, dans un conflit majeur, celles-ci deviendraient des victimes comme les autres des retombées nucléaires ou autres pollutions mondiales qui en découleraient ; au mieux, dans un modus vivendi bilatéral entre les néo-impérialismes déclinants et émergents, ils seraient évidemment les « dindons de la farce » d’un jeu global à somme nulle, où les deux joueurs actifs dégageraient un bénéfice commun au détriment des tiers.

Mais si elles ne peuvent pas être simplement spectatrices, les autres grandes puissances mondiales ont deux rôles possibles, bien différents l’un de l’autre :

- le premier est de se comporter en simples satellites, ou si le mot déplaît trop, vassaux, d’un des deux grands protagonistes du conflit inter-impérialiste principal : c’est manifestement la vocation d’un Japon, particulièrement isolé et vieillissant (sur le plan démographique), qui estime de surcroît avoir besoin de la protection militaire américaine ; c’est également la ligne de pente quasi-inévitable des pétromonarchies arabes, qui n’ont guère d’autres solutions stratégiques, si elles veulent se perpétuer ; c’est aussi le rôle désiré par les britanniques, par tradition culturelle, ou encore par la plupart des pays d’Europe de l’est , pour des raisons proches des nippons, et que les européens de l’ouest feraient mieux de bien comprendre : vu d’Europe de l’est, Washington sera toujours plus désirable que Moscou. Mais ici la grande question posée aux autres membres de l’Union Européenne et, en particulier, ceux qui en constituent le noyau dur (celui de la zone euro), est de savoir si le vieil esprit de l’alliance atlantique les pousse au même alignement que par le passé ou à l’expression d’une stratégie autonome, dont la résistance à la guerre d’Irak a été un premier signe important, mais qui ne fut pas nécessairement révélateur d’un choix décisif, tellement le bellicisme américain était en l’occurrence caricatural. L’important pour les européens, dirigeants et citoyens est de savoir qu’une stratégie autonome et médiatrice entre les impérialismes déclinants et émergents serait loin d’être isolée, à l’échelle planétaire et que là se situe la seule virtualité d’une politique étrangère commune.

- En effet, cette seconde stratégie, réellement médiatrice, est inévitablement celle de l’Inde, dont la croissance est presque aussi rapide que celle de la Chine et qui sera bientôt plus peuplée qu’elle. Elle est aussi celle qui correspond à l’aspiration d’une grande partie de l’Amérique latine, qui dans sa très grande majorité n’a jamais supporté la condescendance yankee. Elle pourrait aussi être celle qui l’emporte dans la plus grande partie des pays arabes (définitivement fâchés avec le prosionisme permanent des anglo-saxons) ou du continent africain, ainsi que dans nombre de pays asiatiques, normalement allergiques à toutes les formes de néo-colonialisme, mais quelque peu inquiets de la montée en puissance chinoise. Mais cette stratégie médiatrice ne peut prendre consistance dans la seule posture « ni-ni » d’un nouveau mouvement des non-alignés (l’ensemble des pays concernés est par trop disparate), elle doit se situer dans une position beaucoup plus constructive de mise en œuvre de nouvelles régulations mondiales réellement multipolaires. A vrai dire, cette stratégie médiatrice trouverait son véritable sens dans l’élaboration de perspectives, qui pourraient converger avec celles de l’ensemble des « citoyens du monde », cette « multitude », dont le mouvement altermondialiste constitue aujourd’hui l’élément le plus militant.

4 Le rôle de la « multitude » et du mouvement altermondialiste :

Partout dans le monde, des citoyennes et des citoyens se mobilisent contre tel ou tel effet de l’un ou de l’autre des périls actuels de la mondialisation. Depuis près d’une dizaine d’années, les prises de conscience sociale, écologique, altermondialiste, féministe, citoyenne, pacifiste se sont développées et dans bien des cas se sont rejointes, quoique de façon encore trop ponctuelle. Car, pour les unes et pour les autres, les luttes victorieuses sont encore trop rares ; et comment en serait-il autrement, alors que nous combattons presque toujours contre les logiques dominantes et presque jamais pour des stratégies alternatives ? Et la difficulté que nous avons à construire ces dernières ne renvoie t’elle pas, à son tour, à l’absence d’une analyse commune des causes profondes qui unissent ces périls d’apparence si différents ? La dénonciation du « néo-libéralisme » est certes devenue commune, mais avec toutes ses ambiguïtés (variables suivant les langues), elle n’est certainement pas suffisante : nous aurions déjà pu la formuler telle quelle dans les années 1970, sans prendre en compte ce que la mondialisation a bouleversé depuis, en une seule génération, en trente ans à peine. Nous devrions aujourd’hui être tous d’accord pour aller beaucoup plus loin ensemble, pour considérer que depuis un quart de siècle, le capitalisme que nous dénonçons a changé, non seulement d’échelle (son internationalisation croissante est devenue « globalisation »), mais aussi de nature (sa financiarisation est aujourd’hui dominante) et d’enjeux (de signe de modernité, il devient symbole de peurs).

Le point de départ d’un consensus altermondialiste réellement positif doit s’appuyer sur l’ensemble des combats défensifs que l’ensemble de ses composantes a du livrer, souvent dans l’urgence, depuis plus d’une dizaine d’années contre les périls les plus divers et des solutions partielles qu’il a su dégager dans nombre de cas. A partir de là, par une sorte de pédagogie ascendante, il doit se poser la question de leurs causes communes. En choisissant arbitrairement des exemples, qui relèvent chacun de l’un de ces périls contemporains : y a-t-il une logique commune au réchauffement climatique, à la famine dans tant de pays du sud, au renforcement général des tendances autoritaires et enfin au caractère de plus en plus dramatique de la situation du proche Orient ? Et si la réponse est oui, y a-t-il un principe unificateur qui pourrait permettre de faire converger toutes les luttes contre ces périls ?

Nous savons, comme tout le monde, qu’en réalité chacun de ces périls, déjà multiformes par eux-mêmes, relève d’un enchevêtrement de causes multiples, qui peuvent d’ailleurs varier suivant les lieux, certains étant évidemment très anciens et d’autres sans doute plus récents. Mais si la carte n’est jamais le territoire et la réalité toujours plus complexe que le discours, pour favoriser les débats, en vue d’une plus grande convergence et d’une plus grande efficacité des luttes, et le passage de leur stade défensif à celui de leur contre-offensive, nous devons d’abord admettre l’hypothèse volontairement simple, voire simpliste, qui pourrait faire l’objet d’un très large consensus que : cette montée concomitante des périls a une même cause principale, qui nous entraîne de façon systémique vers les abîmes : la globalisation financière mise en place progressivement depuis le début des années 80 et son interdépendance organique, avec une forme géopolitique que l’on peut qualifier de néo-impérialiste.

Logique contre logique – on pourrait écrire classe contre classe, à condition d’analyser la façon dont justement l’accumulation financière déforme considérablement l’agencement des classes sociales -, on ne peut opposer à cette accumulation du capital financier autre chose que l’accumulation des droits et des savoirs, par la généralisation, à tous les niveaux, du local au planétaire, de régulations citoyennes, dont les régulations étatiques et plus largement publiques sont une part plus ou moins consistante, suivant les problèmes et les lieux.

Cette nouvelle régulation ne peut pas trouver son modèle dans les anciennes régulations des états nations, qu’on les prenne dans leur contours historiques, ou dans celles, utopistes de l’ensemble de la planète :

- La recherche d’une nouvelle régulation ne peut pas être le retour à un fractionnement du monde, à un soi-disant « concert des nations », évidemment lourd des pires conflits. Les drames humains, les urgences écologiques et les risques géomilitaires, nous le rappellent dramatiquement tous les jours : nous n’avons qu’une seule planète, dont nous sommes tous solidairement responsables. C’est pourquoi, l’altermondialisme n’est pas un anti-mondialisme, mais l’actualisation permanente de ce qu’était en son temps le vieil internationalisme humaniste d’un Jaurès, précisément à l’époque où s’exaspéraient les contradictions entre impérialismes déclinants et impérialismes émergents (comme aujourd’hui ?). L’altermondialisme contemporain fait sien les valeurs fondamentales de l’internationalisme traditionnel, mais il ne peut considérer ni la nation, ni aucune autre sorte de souveraineté comme pertinente pour réguler l’emboîtage de communautés de vie et de destin, qui forment autant de communautés politiques différenciés, de la planète jusqu’au quartier et au village.

- Cette nouvelle régulation ne peut pas plus espérer, à un horizon crédible, la mise en place d’un gouvernement planétaire. Même si nous poursuivons les plus hautes ambitions collectives , même si nous ne devons pas cesser de promouvoir l’idéal d’une citoyenneté mondiale, une telle utopie humaniste est aujourd’hui hors de portée et ne peut en aucun cas être avancé comme un horizon préalable.

Par contre, à défaut de convaincre toutes les puissances et toutes les consciences de faire « du passé, table rase », on peut espérer (devant les risques d’éclatement de crises en tout genre), constituer une large alliance pour proposer une nouvelle régulation mondiale, légitime et efficace. Celle-ci devrait s’appuyer sur la Charte des Nations Unies, la Déclaration Universelle des droits de l’homme et les valeurs universalisantes de paix, de solidarité internationale, de développement durable et de diversité culturelle, en s’appuyant sur tous les efforts sincères de coopération mondiale et régionale, menés depuis 60 ans. Pour cela, les institutions existantes ne doivent pas être niées dans leur principe, car elles ont vocation à créer les conditions d’une régulation concertée et anti-hégémonique des grands problèmes mondiaux. Mais, elles doivent être aujourd’hui critiquées, sans relâche et sans complaisance, pour leur absence ou leur insuffisance de légitimité et, par là même d’efficacité, ce qui suppose, moins leur disparition que leur transformation.

Il faut donc que le mouvement altermondialiste sache convaincre la conscience universelle, qu’entre régression et utopie, il est possible de définir une autre régulation mondiale, à la fois légitime et efficace, compte tenu de ce que l’efficacité ne pourra résulter que de sa nouvelle légitimité, fondée sur la promotion des droits humains et des libertés. Cette nouvelle régulation ne peut reposer que sur une stratégie de transformation des institutions existantes. Mais, en même temps, elle est toute autre chose qu’une simple addition de réformes ponctuelles, qui seraient l’affaire de technocrates et d’experts internationaux, et elle a besoin, pour réussir, de la participation du plus grand nombre des citoyens du monde, de leurs mouvements sociaux et culturels, de leurs organisations syndicales et de leurs élus légitimes, qu’ils soient nationaux ou locaux. Ce sont, eux tous, qui doivent s’emparer, en toute circonstance désormais, des principes essentiels d’une nouvelle régulation mondiale, légitime et efficace, et de toutes les conséquences qui en découlent. D’où un seconde axe de propositions, non moins simple dans sa formulation :

Seul un ensemble de régulations citoyennes peut permettre de conjurer l’ensemble des périls contemporains, qui accompagnent la crise actuelle de la mondialisation.

Celles-ci devraient être promues à tous les niveaux, du local au global, en passant par le régional, le national et le continental. Dans ce qui suit, nous proposons quelques pistes pour ce dernier :

II-2 : Les pistes d’une régulation citoyenne mondiale

Afin de stimuler les débats sur des stratégies correspondant aux mutations actuelles de la mondialisation, nous proposerons une perspective générale, dont nous avons bien conscience qu’elle rompt avec une grande partie de la tradition de la gauche française, et nous commencerons à la concrétiser par l’énoncé de 10 propositions :

1- La perspective d’un monde sans empire, ni souverainetés

A notre époque globalisée, l’internationalisme de la gauche ne peut être qu’altermondialiste : nous ne pouvons, ni ne voulons écrire l’histoire à l’envers par un retour vers les anciennes formes souverainistes, ni nous accommoder du processus de mondialisation en cours.

A l’origine de nos sociétés historiques, se trouve l’Empire, c’est-à-dire la vision d’un absolutisme universel, dans laquelle ce pouvoir omnipotent, illimité et inconditionnel est celui de Dieu et/ou de son incarnation terrestre, l’Empereur. Dans notre civilisation, au IVème siècle de notre ère, alors méditerranéo-centrée, la décision de Constantin de faire du christianisme la religion d’Etat conforte cette ambivalence de l’Empire, en même temps qu’elle en mine l’unicité : le Pape reste à Rome, alors même que l’empereur fonde Constantinople…. Désormais, pendant plus d’un millénaire, la question sera de savoir qui de l’un ou de l’autre incarne cet universalisme. Et ce débat se compliquera jusqu’à l’absurde, dès lors qu’il y aura, à partir de Charlemagne, deux empereurs, ou au moins deux Eglises, voire deux papes (Grand Schisme d’Occident) : l’imagerie de Canossa, avec l’Empereur à genoux dans la neige devant le Pape, dans la cour du château de la grande comtesse Mathilde, nous fournit la meilleure caricature de l’impossibilité délirante de l’absolutisme universel.

Avec la Renaissance, et la naissance du « Prince », que théorise Machiavel, on se défait de cet absolutisme universel en inventant la souveraineté, qui, affranchie de l’imperium militaire et/ou religieux, n’est rien d’autre qu’un absolutisme borné, nous voulons dire limité par des bornes frontières. Doit-on rappeler le dictionnaire, qui la définit comme ce « qui s’exerce sans contrôle », ou encore ce « qui juge sans appel », en un mot le contraire de l’idée que tout un chacun se fait de la démocratie. C’est pourquoi la souveraineté trouve, dans l’ordre intérieur, son accomplissement avec Louis XIV et Bossuet ; et c’est pourquoi, elle engendre, dans l’ordre extérieur, inexorablement les guerres incessantes par la volonté continuel de déplacer les bornes qui limitent l’exercice du pouvoir absolu.

Quand l’abbé Sieyès, en janvier 1789, réinvente la nation , en tant que « communauté politique différenciée » , laquelle définit un cadre collectif de vie et de destin, il ne parvient qu’à retourner à l’avantage du Tiers Etat, ou de ce que l’on appellera bientôt le peuple, la notion de souveraineté et l’absolutisme qu’elle porte en elle : la dite « souveraineté nationale ou populaire » peut alors à son tour utiliser la Terreur dans l’ordre intérieur ou porter la guerre, à travers toute l’Europe, pour déplacer toujours plus loin les bornes de l’absolutisme ainsi transposé. D’ailleurs, les droits de l’homme qui en fournissent le prétexte initial passent ainsi, en deux ou trois étapes forcées, avec la cocarde tricolore, entre les mains de celui qui se prend pour un nouvel Empereur à vocation universelle, quitte à multiplier les boucheries aux quatre coins de l’Europe, au proche Orient ou aux Antilles…

Les autres peuples, européens au XIXème siècle, puis du reste du monde au XXème, n’ont fait que répéter le tragique exemple français, ne s’émancipant d’un absolutisme local ou étranger (notamment de forme coloniale) que pour forger un nouvel absolutisme intérieur : si on ne devait en prendre qu’un seul exemple, comment ne pas être obsédé par celui du communisme cambodgien ? Du coup, jamais les guerres, extérieures et civiles, ne furent plus meurtrières que depuis la démultiplication des souverainetés dites nationales. Sans doute, l’horreur des deux guerres mondiales poussa la conscience universelle a tenté de dépasser ce que le désordre international avait toujours été : potentiellement, l’état de guerre de tous contre tous.

Mais on n’a guère su dépasser jusqu’à présent, la dimension contractuelle des relations entre souverains, telle qu’elle prédomine depuis le dernier demi millénaire et le traité de Westphalie. En effet, les organisations internationales du siècle dernier sont pour l’essentiel, comme l’ensemble des relations internationales, régies par ces Traités entre états. Or, ceux-ci, s’ils ont le mérite de substituer une situation de stabilité, a priori pacifique, à un état ouvert ou latent de belligérance, traduisent moins la fiction d’un « libre consentement des parties », qui en fonderait la légitimité, que le rapport des forces qu’il entérine et que souvent il aggrave à cette occasion. Car, si dans le domaine du droit interne, il a fallu inventer, dans tous les domaines, un droit d’ordre public, qui limite la dimension léonine du droit des contrats, presque tout reste à faire dans le domaine des relations entre nations, au motif qu’elles sont prétendues souveraines, même quand le plus grand nombre d’entre elles sont de plus en plus soumises aux nouvelles pratiques impériales du (ou des) pays hégémonique(s).

Un droit universel d’ordre public, qui abolirait la notion même de souveraineté, parce que, par définition, il serait au dessus de chacune d’entre elles, sans exception, est une idée neuve dans le monde. Sans prétendre faire autre chose qu’esquisser une problématique, ne devrions nous pas en développer dès maintenant un certain nombre d’applications et en tirer un certain nombre de conséquences ?

Plus largement, c’est un emboîtement de ces communautés politiques, du village et du quartier jusqu’à la planète toute entière, qu’il nous savoir mettre en oeuvre, parce que les espaces de solidarité, de droits et de devoirs et d’identité collective d’appartenance ne sont jamais exclusifs les uns des autres, contrairement à la conception passéiste de la souveraineté. Une difficulté s’ajoute toutefois aujourd’hui : les découpages territoriaux, même emboîtés dans une articulation de compétences, s’articulant suivant un mode fédéraliste de type proudhonien et d’après un principe de subsidiarité, peuvent ils suffire, à l’heure des pollutions sans frontière, des migrations de masse, du développement des multi-résidences et d’une numérisation si poussée, qu’elle donne au moins l’illusion d’avoir aboli les distances ?

2- Les 10 principes d’une régulation citoyenne mondiale :

L’avenir de la planète est une responsabilité commune et celle-ci ne peut s’exercer, sans l’explicitation et la mise en œuvre d’une régulation citoyenne, à l’échelle mondiale. Celle-ci pourrait reposer sur 10 principes essentiels , dont découlent autant de conséquences concrètes :

1) Les institutions économiques, financières et commerciales sont subordonnées aux instances politiques légitimes.

Conséquences concrètes : L’intégration des institutions économiques mondiales (FMI, Banque Mondiale, OMC, BRI, OCDE), dans le système des Nations Unies, doit être effective. Ceci signifie le respect de leur Charte, de la Déclaration Universelle ; des procédures de décision conformes (cf. infra) ; la définition de leur rôle et leur contrôle par les instances légitimes (Assemblée Générale et Conseils de Sécurité : cf. infra). En annexe 3, nous proposons plus précisément une stratégie de transformation du système monétaire international, compte tenu de l’urgence particulière de la question.

2) Ces instances assurent une répartition multilatérale équitable à tous les peuples du monde.

Conséquences concrètes : La création d’un Conseil de Sécurité économique, social, culturel et environnemental (Double ESC, ou « DESC » en anglais). Il serait composé de 10 membres renouvelables tous les 10 ans (dont 2 pour l’Afrique, 1 pour l’Amérique du Nord, 1 pour l’Amérique latine, 3 pour l’Asie, 2 pour l’Europe, et 1 pour et l’Océanie), comprenant les pays (ou groupements les plus importants de chaque continent) et de 15 autres membres, élus tous les 2 ans, par l’Assemblée Générale. Chaque membre représenterait un Etat ou un groupe d’états (tel que l’Union Européenne). Ce « DESC » se substituerait aux différents clubs de pays riches du type G7, G8, etc. Le PNUD, la CNUCED, la BRI et l’OCDE lui sont rattachées.

En cas de conflits entre les normes édictées par diverses agences spécialisées, le CSECSE arbitre, après avis de l’assemblée économique, sociale, culturelle et environnementale.

Toutes ses décisions doivent être prises, suivant le principe de double majorité et à l’exclusion de tout droit de veto : elles ne sont validées que si elles sont adoptées par une majorité de ses membres, représentant la majorité des populations des pays membres, ce qui garantit un équilibre entre les pays les plus peuplés et les moins peuplés.

3) La société civile et les mouvements sociaux mondiaux doivent être associés de façon permanente à toutes les décisions des instances mondiales

Conséquences concrètes : La création d’une Assemblée économique, sociale, culturelle et environnementale, réunissant les représentants des organisations professionnelles, syndicales, culturelles (représentant les milieux artistiques et scientifiques) et environnementales, ainsi que les ONG humanitaires. Celles-ci devraient être obligatoirement consultées, avant toute décision de l’Assemblée Générale et des Conseils de Sécurité. Elle dispose d’un pouvoir d’initiative, pour demander à l’Assemble Générale et aux conseils de sécurité de délibérer sur toutes les questions qui leur semblent le justifier et des moyens d’études du PNUD, de la CNUCED et de l’OCDE.

4) La primauté de l’Assemblée Générale des Nations Unies

Conséquences concrètes : L’Assemblée Générale a seule pouvoir, pour édicter des normes et des recommandations, à son initiative, ou à celle de l’Assemblée économique, sociale et environnementale. Toutes ses décisions sont prises, suivant le principe de double majorité.

5) Régulation mondiale et séparation des pouvoirs

Conséquences pratiques : Les conseils de sécurité prennent toutes les décisions d’application, qui découlent des principes de la Charte et des résolutions de l’Assemblée Générale. De son côté, la Cour Pénale Internationale doit disposer d’une compétence universelle et obligatoire, englobant l’ensemble des tribunaux ad hoc, et d’une totale indépendance, à l’égard des autres instances mondiales, comme des états nationaux. Ses jugements sont assortis de sanctions, dont l’exécution relève, suivant les cas, de l’un et/ou l’autre des conseils de sécurité (opérations militaires et/ou sanctions économiques) ou d’une compétence universelle d’application des instances judiciaires de tous les pays membres.

6) Légitimité et cohérence de l’ensemble de la régulation mondiale

Conséquences pratiques : Le conseil de sécurité rapproche sa composition et son mode de décision de ceux du « DESC », en vue de leur fusion. Les pouvoirs de sanction appartiennent aux deux conseils de sécurité, dans leur domaine respectif de compétences.

7) Le monopole de l’utilisation légitime des forces armées appartient à l’ONU :

Conséquences pratiques : L’ensemble des forces armées, mises à la disposition d’organisations internationales ou mondiales (Otan, casques bleus, etc.) sont regroupées et placées sous la seule responsabilité du conseil de sécurité des Nations Unies.

8) Le financement du développement durable est assuré par l’émission de Droits de Tirage Spéciaux (DTS) et de taxes globales.

Conséquences pratiques : Le Fonds Monétaire International, agence spécialisée de l’ONU, applique les normes édictées par l’Assemblée Générale, ainsi que les décisions du « DESC », prises après délibération de l’Assemblée économique, sociale, culturelle et environnementale. En particulier, il offre, par une émission suffisante de DTS, le financement de l’ensemble des projets de développement durable, ainsi que l’annulation de la dette des pays pauvres, en relation avec les banques régionales de développement. Il est compétent pour mettre en place une fiscalité sur les mouvements internationaux de capitaux, en particulier sur les plus spéculatifs et les plus déstabilisateurs d’entre eux, ainsi que sur les activités polluantes. Il contribue à une évolution raisonnée des parités monétaires, par une contribution équilibrée des pays excédentaires et déficitaires.

9) Les échanges de marchandises (biens et services) sont régulés dans une perspective de développement durable de la planète et de justice pour tous les peuples.

Conséquences pratiques : L’organisation mondiale du commerce est assurée par une agence spécialisée de l’ONU, qui exerce des compétences déléguées, et met en place, en tant que de besoin, des politiques régulatrices, afin que l’élargissement des échanges assure le développement des biens publics mondiaux, la souveraineté alimentaire et sanitaire de tous les pays membres, ainsi que leurs activités émergentes, de même que l’ensemble des missions assurées par les autres agences spécialisées : droit du travail, préservation de l’environnement, etc..

10) Stratégie pour un développement planétaire durable

Conséquences pratiques : La préparation des délibérations environnementales, de portée mondiale, est faite conjointement par les deux assemblées générales. Après délibération de l’assemblée économique, sociale, culturelle et environnementale, les normes sont adoptées par l’assemblée générale. Le « DESC » est chargé de leur mise en œuvre, avec l’ensemble des agences spécialisées (FAO, OMS, BIT, UNICED, etc). Il établit une fiscalité écologique sur les émissions de CO2 et les déchets nucléaires : le produit de celle-ci sert pour une part à indemniser les travailleurs pénalisés par cette fiscalité et pour partie à mettre en place des activités de substitution.

II-3 De la crise des sub-primes à celle de la mondialisation ?

Il n’est guère difficile de relier les propos qui précèdent à l’actualité la plus brûlante. Pour essayer toutefois de le faire avec méthode :

- on commencera par montrer comment les contradictions financières et géopolitiques pré-existantes se sont considérablement accrues dans la période récente, à travers la multiplication des « exo-dollars » et leur appropriation par des fonds souverains ;

- puis, nous nous arrêterons un moment sur la crise financière en cours ;

- enfin, on essaiera de montrer quels en sont les principaux risques dans un avenir plus ou moins proche.

1- La montée récente des contradictions :

Dans les toutes dernières années, et avant même que n’éclate la crise des subprimes, durant l’été 2007, un certain nombre d’analystes relevaient une montée significative des contradictions, dans le domaine commercial, comme dans le domaine financier :

* Dans le domaine commercial, se dirige t’on vers une économie mondiale de BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine)… et de broc ? De fait, la fin du multilatéralisme occidental (échec des négociations de l’OMC) entraîne la diffusion de nouvelles formes de bilatéralisme. De plus, le caractère manifestement égoïste de la politique nord-américaine lui enlève toute autorité morale pour dissuader les autres pays d’en faire autant. La mentalité de « chacun pour soi » redevient ainsi prépondérante, qui, dès lors qu’une crise se déclenche risque de se transformer en un repli protectionniste de type « tous aux abris ». Face à un risque de mauvais remake des années 30, il est évident que la force et la cohérence des coopérations régionales seront déterminantes, non seulement pour les zones considérées, mais aussi pour reconstruire un ordre international plus satisfaisant.

* dans le domaine financier : Le fait est que les exo-dollars se concentrent de plus en plus sous la forme de fonds souverains. En première analyse, ceci peut être considéré comme une bonne nouvelle pour réduire les risques de crise systémique, dûs à des phénomènes de panique collective, pour deux raisons : d’abord, leurs gestionnaires étant particulièrement importants, ils sont évidemment plus conscients des risques de « retour de manivelle » de leurs propres comportements ; ensuite, leur caractère public les conduit à privilégier les objectifs à long terme, plutôt que la recherche de coups spéculatifs à court terme. Ceci étant, ils ont nécessairement les défauts de leurs qualités, que l’on peut résumer en deux questions : s’agissant de partenaires importants et stables, ces actionnaires peut-ils avoir une prise croissante de capital, sans exercer un pouvoir croissant ? Et, quand ces actionnaires sont des Etats, n’aboutit-on pas au formidable paradoxe que les privatisations dans les pays occidentaux n’ont finalement été que des nationalisations par d’autres pays ?

2- La crise actuelle :

* L’immoralité particulière de son déclenchement revêt un caractère hautement symbolique

* Au-delà des malheureuses victimes de premier rang, qui se trouvent à la rue, les premiers effets induits frappent précisément les acteurs fondamentaux de la mondialisation, les financiers. En ce sens, on ne peut pas considérer qu’il s’agit d’une simple crise sectorielle, comme celle de l’immobilier (qui lui est lié) ou de l’Internet, qui reposait sur la dissipation d’un mythe, celui de la « nouvelle économie », ou comme s’il s’agissait d’une branche industrielle même importante, comme le serait, par exemple, l’automobile. Dans le cas de telles crises sectorielles, la contamination à l’économie globale peut se produire, mais généralement, la crise cesse avec sa cause initiale : il ne s’agit alors que d’un évènement conjoncturel, relativement réversible. Pour emprunter une métaphore au transport ferroviaire à la mode, tout le monde comprend bien que les risques encourus par une brutale dépression frappant un contrôleur dans une rame de TGV sont potentiellement moins dangereux que si elle frappe les conducteurs de la rame ! Or, nous allons voir que si tous n’en meurent pas, tous en sont frappés.

* D’ores et déjà, cette crise est en effet marquée par une triple contamination :

Contrairement aux discours dominants tenus par des gens, dont le métier est de rassurer (des médias tenus par la finance ; des gens qui conseillaient d’acheter, alors qu’ils commençaient à vendre, pratiquant ainsi le délit d’initiés, à l’échelle de masse), depuis 8 mois (août 2007), tous les propos lénifiants ont été infirmés. Pour s’en tenir à l’essentiel :

- la crise s’est étendue d’un marché financier particulier à l’ensemble de la finance ; au départ (fin de l’été 2007), on a pu prétendre que la crise ne concernait qu’un marché étroitement spécialisé, spécifique d’un seul pays : cf. les déclarations tonitruantes des politiques financiers européens, et en particulier français : pour un peu, ils se seraient vantés d’un meilleur contrôle public (reste de l’étatisme à la française), capables de rester à l’abri des tempêtes : songez donc, ils sont presque tous passés par l’inspection des finances et la direction du Trésor, tout comme ceux chargés de les contrôler...

Bientôt, il a fallu s’apercevoir que les Anglais faisaient la queue devant les guichets de la 6ème banque de dépôts de leur pays, que trois banques régionales allemandes étaient (déjà) atteintes, que les Espagnols de par l’importance de l’immobilier et des prêts à taux variables étaient particulièrement exposés, que les Français avaient leurs propres tares, et même la capacité de battre des records de pertes à force d’inconséquence : on découvrait ainsi l’étrange lubie du « meilleur des banquiers », lequel pouvait embaucher des très jeunes gens pour leur apprendre comment contrôler les dangereux traders, avant de confier aux premiers la fonction des seconds ; autrement dit, avant de jouer, un footballeur ferait d’abord un stage d’arbitre, pour être ensuite capable de mieux tromper les arbitres ! Nous ne savons pas si cette affaire ne concerne qu’une « société générale », mais nous espérons surtout qu’elle reste vraiment très « particulière » !

Au demeurant la preuve que la crise concerne l’ensemble du monde financier nous était déjà donnée, dès les premières semaines de la crise : les banques ne prêtent plus aux banques, tellement elles se méfient les unes des autres, même à 24 heures ! Il n’y a plus de marché au jour le jour, plus de marchés interbancaires : ce sont les banques centrales (même celles qui se prétendent les plus rigoristes, comme la BCE) qui sont obligés de faire l’appoint de manière illimitée et de le proclamer pour essayer de rassurer les banquiers eux-mêmes. 8 mois plus tard, on ne parvient même plus à compter le nombre de marchés financiers spécialisés qui sont fermés, et encore moins le volume global des pertes enregistrées, qui augmentent jour après jour : aux dernières nouvelles, le plan de sauvetage de Citybank, premier établissement américain n’est pas garanti, malgré le soutien massif d’un fonds souverain pétrolier, le 5ème banquier de Wall Street se trouve en 48 heures, mis en faillite, ses actions ayant baissé de 98% durant ce laps de temps. Quant à la vantardise des grands assureurs (Allianz, AXA) qui affichent des bénéfices, en déclarant qu’ils ne sont pas atteints, ils ne trompent que ceux qui ignorent que leurs règles comptables leur permettent de présenter des volumes de provisions, qui interdit en réalité de connaître la qualité réelle de leur bilan. En fait, l’ensemble financier mondiale connaît sa plus grande crise systémique depuis les années 1930, la seule question d’urgence est désormais de savoir si on peut éviter de passer par la case 1929 !

- Deuxième élément de contamination : cette crise est déjà passée de l’ensemble du système financier à l’économie réelle : non seulement plus personne ne nie les conséquences négatives sur l’activité et l’emploi, mais encore, elle atteint depuis la fin de l’année le secteur généralement le plus stable, celui des services aux USA. Or, on sait que la conjoncture y est toujours en avance de quelques trimestres sur l’Europe. En fait, cette extension à la sphère réelle était une évidence dès le départ, pour tous les analystes sérieux : d’une part, les financiers tétanisés pour le montant colossal, et inconnu d’eux-mêmes, de leurs pertes réduisent considérablement leurs prêts, les renchérissant ou les assortissant de conditions de garanties excessivement sévères ; d’autre part, les prévisions alarmantes sur l’évolution de la situation font que les entreprises comme les ménages n’osent plus emprunter pour investir. Ajouter à cela le sentiment d’appauvrissement des propriétaires immobiliers et boursiers, dû à la baisse du prix de leurs actifs, il ne peut y avoir qu’un ralentissement de la demande globale. Au demeurant, les découverts de crédit étant largement gagés par les plus values immobilières, on peut craindre que la chute de la consommation prenne à un moment ou à un autre un aspect beaucoup plus dramatique. Or, contrairement à ce que racontent les économistes libéraux les plus bornés, c’est évidemment la demande, et surtout celle des ménages, qui commande complètement la variation de l’activité, du moins à court terme.

- Troisième élément de contamination, enfin : la crise commence à passer de l’économie US au reste du monde, l’Europe bien sûr, mais aussi l’Asie. Comment peut-on à la fois prétendre que l’économie est mondialisée et qu’un choc financier et économique négatif, aussi brutal et sournois que celui-ci, serait sans conséquence sur le reste du monde ? Bien entendu, la pondération de l’économie américaine dans l’économie mondiale a faibli par rapport à celle des économies émergentes, mais le niveau d’internationalisation des échanges en tout genre (commerciaux, financiers, culturels, etc.) rend l’hypothèse du découplage des conjonctures continentales particulièrement hasardeuse. On commence donc à admettre maintenant (FMI, en tête) qu’il y aura un ralentissement en Europe et en Asie : on avance que la croissance chinoise passerait de 10,5 à 7,5%, mais tous ces chiffres relèvent de la pure fantaisie dans une conjoncture sans précédent comme celle-ci. D’un autre côté, il n’est pas impossible que l’activité mondiale soit moins affectée que lors des crises précédentes, puisque le centre de la perturbation est devenu relativement moins hégémonique…

Qui a raison ? Comme nous ne le savons pas, nous ferons une réponse en forme de dilemme : ou la transmission intercontinentale est forte et ceci signifie que l’ensemble de l’économie mondiale est bien plus malade qu’on ne le raconte ; ou les B.R.I.C. résistent et ceci signifie un basculement mondial, sans doute le plus important depuis un demi millénaire (« les grandes découvertes »), mais avec des conséquences considérables, plus ou moins désirables ou risqués, dans tous les domaines : nous serions alors déjà entrés dans un monde qualitativement nouveau.

3- Les principaux risques découlant de la crise actuelle

Dans une situation aussi complexe, il reste de bonne méthode d’essayer de distinguer, ce qui relève des risques les plus immédiats (de quelques jours à quelques semaines) et qui constitue le « temps des pompiers ; de ceux qui se profilent à un horizon un peu plus lointain (de quelques mois à quelques trimestres, le temps des architectes), tout en sachant que cette distinction est en partie arbitraire, ne serait ce que par ce que l’issue du « court terme » épouse des bifurcations, qui peuvent déclencher des conséquences à plus long terme, largement irréversibles, et très différentes les unes des autres :

* A court terme :

Sans se livrer à l’exercice d’une analyse « en continu », qui caractérise les économistes boursiers, on essaiera de dégager quatre traits qui sont essentiels pour l’ensemble de notre propos :

1- Si l’effet négatif de la crise financière sur l’activité et sur l’emploi est malheureusement déjà évident et reconnu (même par les ministres européens et M. Trichet, qui continue systématiquement de le sous-estimer), son ampleur est encore incertaine. Pour schématiser, la majorité des économistes spécialisés considèrent qu’une récession est de plus en plus vraisemblable, mais qu’un effondrement (type 1929) est très improbable. En réalité, la question de la « récession », qui polarise les spécialistes, est une pure question de définition : officiellement, elle suppose un recul du PIB pendant 2 trimestres de suite, mais cela, est purement arbitraire : 1 fois -0,5 ou -0,8 ; ou 2 fois -0,1% ; ou encore, 4 trimestres, ou plus, à 0%, ou 0,1%, etc., quel est le plus grave, surtout quand on sait qu’il est tout à fait simple de manipuler les chiffres derrière la virgule, d’un trimestre sur l’autre ? En dehors des aspects symboliques, qui relèvent de ce que l’on peut qualifier de « nominalisme » (il y a des gens qui pensent que ce n’est pas le chien qui mord, mais le mot de chien), il n’y a guère de différence qualitative entre ces différentes prévisions. La seule question sérieuse est de savoir s’il existe le risque d’un effet « domino » ou boule de neige, la faillite des uns entraînant celle des autres, pour entraîner un effondrement global. De manière générale, on admet que cela est très improbable, compte tenu du fait que les banques centrales et les gouvernements tiendraient alors le rôle de « prêteurs de dernier ressort », comme ils ont commencé à le faire, surtout aux USA (baisse brutale des taux d’intérêt et relance budgétaire de 1%, très rapidement adoptée malgré des majorités politiques différentes et cela en pleine campagne électorale, sans aucune polémique, ce qui témoigne sans doute de la gravité de la situation) et même en Europe : aujourd’hui, même les économistes les plus libéraux savent qu’une relance de la demande globale, de type publique, suivant les recommandations keynésiennes est efficace, et par conséquent, toute honte bue, ils parviendront peut être à éviter un mauvais remake de 1929.

2- La flambée des prix et des pénuries de produits alimentaires développe les premières émeutes de la faim, et le risque de leur extension dans toutes les grandes métropoles du tiers monde (cf. appel au secours de Diouf, secrétaire général de la FAO) : la Chine ou même l’Iran peuvent à la rigueur subventionner quelques temps les denrées de première nécessité, mais l’Afrique, le Mexique ? De plus, derrière la question sociale immédiate se cache la question écologique sous-jacente : répondre à la demande alimentaire légitime de 9 milliards d’humains est une tâche déjà très difficile. Or, prétendre contourner la crise énergétique par des bio-énergies, qui dévorent de l’espace, de l’eau et d’autres formes d’énergie, nous enfonce dans des turbulences dramatiques, par le refus de considérer que les énergies plus ou moins renouvelables ne seront jamais que des succédanées des économies d’énergie et qu’aucune technologie miracle ne sera disponible avant au moins une ou deux générations. De tous les risques immédiats, celui-ci est sans doute le plus difficilement difficile à contrôler et humainement le plus insupportable.

3- la spéculation contre le dollar risque de se déchaîner à tout moment : les causes en sont multiples, dont la plus fondamentale est la perte progressive de l’hégémonie du dollar ; d’autres sont plus conjoncturelles, comme l’aggravation du différentiel de taux d’intérêt pratiqués respectivement par la Fed et la BCE, qui rend de plus en plus rentables les placements en Euro ; les zizanies au sein du G7, lors de sa dernière réunion, sur la façon de gérer la situation, rappellent dangereusement la crise financière d’octobre 1987, première grande crise financière de la mondialisation, qui était née des désaccords entre les banques centrales allemandes et américaines ; plus largement, la difficulté présente n’est pas technique, mais bien politique. Les membres de la zone euro, qui commencent à se réconcilier au dessus de la barre de 1,5 dollar pour un euro (mais quel niveau faudra t’il atteindre pour qu’il soient capables d’agir efficacement ?) ne veulent plus payer par la hausse de l’euro (qui a déjà dépasser la limite du supportable pour une majorité d’industries de la zone), les déficits américains vis-à-vis des pays émergents. Or, ceux-ci réévaluent leurs monnaies au rythme qui leur convient (5 à 10 % par an, quand même), même si cela ne va pas du tout assez vite du point de vue américain. En fait, ces pays ne sont pas disposés à réévaluer plus rapidement leurs monnaies, sans qu’on leur apporte des contreparties, ce qui paraît bien légitimes, et il se trouve que ces contreparties ne peuvent être que politiques. Quant aux Etats-Unis, leurs déficits extérieurs se réduisent quelque peu, mais ils trouvent de plus en plus difficilement des gens pour leur prêter en dollars : ce qui risque de les obliger à augmenter fortement le taux de leurs emprunts, au risque de provoquer une aggravation brutale de la crise. Or, durant toute l’année en cours, la difficulté est accrue par le fait qu’il n’y a plus de pilote dans l’avion, à Washington. Au bout du compte, l’effondrement du dollar devrait pouvoir être évité, par une intervention enfin concertée entre les banques centrales. Mais celle-ci risque de se faire dans l’urgence ; c’est pourquoi, il serait bien préférable qu’elle se fasse dans le cadre d’une réforme audacieuse du FMI et de la Banque Mondiale , comme nous l’avons proposée ci-dessus. Après tout, si nous sommes déjà entrés dans les années 30, il est urgent de convoquer la nouvelle conférence de Bretton Woods, pour mettre en place les nouvelles règles du jeu, qui ne pourront certainement plus être « libérales ».

- L’ampleur et la durée de la crise en cours sont absolument imprédictibles : il y aura probablement, comme toujours, des éléments de rebond dans un délai de 1 à 3 semestres : la bourse elle-même admet quelques séances de « rebond », quand certains spéculateurs « baissiers » viennent encaisser leurs bénéfices, ou certains titres ayant exagérément baissé, quelques « bonnes âmes » viennent faire leur marché. La raison en est le caractère généralement oscillatoire des anticipations collectives : quand une tendance se vérifie quelque temps, la plupart des intervenants anticipent sa poursuite (mimétisme) ; ils finissent alors par surcompenser (over shooting) le déséquilibre initial : un certain nombre d’entre eux, les plus riches et/ou les plus astucieux, se mettent alors à jouer en sens contraire, contribuant à retourner la tendance. L’ensemble considéré (actions, secteurs ou macroéconomie) repart alors dans l’autre sens, sous l’effet d’anticipations désormais inversés : mais, contrairement à ce que des théories catastrophistes prétendent ou espèrent (« marxisme primaire »), ces oscillations ne sont pas nécessairement explosives, sans quoi il y a longtemps que le système capitaliste aurait explosé et disparu : la prédiction de K. Marx en ce sens se trouve dans sa correspondance des années 1850 : après celle de 1848, pensait-il, la prochaine crise devait être la dernière… Mais il se trouve que, de façon moins mécanique, ou plus dialectique, dans la plupart des cas, les oscillations tendent à se réduire, parce que, soit les pouvoirs publics, soit une majeure partie des acteurs se rendent compte, par tâtonnement, qu’une stabilité relative se situe dans un « juste » milieu, qui n’a d’ailleurs que peu à voir avec l’équilibre optimal des théories libérales ; à moins qu’une nouvelle perturbation, dite « exogène », non directement liée à la précédente, relance les spéculations dans un sens ou dans un autre.

Mais, contrairement à cet optimisme archéo-libéral, dont se moquait déjà Voltaire dans Candide (« tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles »), rien ne dit qu’un éventuel équilibre approximatif de long terme corresponde à un niveau acceptable, ni sur le plan économique (c’est la démonstration géniale de Keynes de la permanence probable d’un « équilibre global de sous emploi »), ni du point de vue des autres aspects de la vie sociale, nationale et mondiale. C’est pourquoi, il faut s’interroger sur les conséquences possibles, à plus long terme, de la crise actuelle.

* A plus long terme :

Sans jouer les devins, on en mentionnera seulement deux, qui sont déjà bien répertoriées, la première de type économique et la seconde de type géopolitique, pour garder toujours le même balancement dans notre propos :

1- Une stagnation longue, accompagnée de déflation :

On sait que le crédit est basé sur la confiance. Or, la première caractéristique de la crise financière actuelle et, en particulier, du rôle de propagation que joue la « titrisation », est que plus personne, dans le monde des affaires, ne fait plus confiance à personne. Dans ces conditions, les investissements reposant sur un besoin évident de financement externe, c’est le volume du crédit qui risque d’être durement affecté, même avec des taux d’intérêt proches de zéro (le « credit crunch » serait moins à craindre à court terme qu’à long terme). C’est le schéma en L, où la reprise ne s’effectue jamais, plutôt que le schéma en U, où cette reprise n’est jamais éloignée de plus d’un ou deux ans ; ou, plus concrètement, c’est le « syndrome japonais », qui était l’économie la plus dynamique de la planète, jusque vers la fin des années 80, et qui, à la suite de l’explosion d’une bulle financière et immobilière proche de la crise actuelle, a connu un processus de déflation, durant 15 ans. Or, la déflation n’est pas, derrière l’apparence des mots, un phénomène symétrique de l’inflation : les prix étant normalement plus rigides à la baisse, les phénomènes de baisse des prix revêtent un caractère exceptionnel, qui induit l’attentisme généralisé de tous les acteurs : puisque les prix baissent, il est rationnel de vendre le plus vite possible et d’acheter le plus tard possible. Ces comportements rationnels, au niveau des individus, tendent à accentuer le processus de baisse générale des prix. Dans ce cas, il est particulièrement difficile de relancer l’économie, parce que, comme le dit un vieux proverbe, « il est plus facile d’empêcher un âne de boire que de le forcer ». Keynes employait une autre image en parlant de « trappe à liquidité » : il démontrait ainsi que la banque centrale pouvait baisser ses taux d’intérêt et injecter des liquidités, mais que si les agents économiques, tétanisés par leurs anticipations négatives, ne voulaient pas dépenser, c’était inefficace. Les japonais ont vérifié cela depuis les années 90 : malgré des taux d’intérêt nuls, ou extrêmement bas (ils sont encore de 0,5%), cela n’a pas suffi à relancer l’économie japonaise . Pire, même une relance par les équipements publics, recommandés par Keynes dans ces conditions, a échoué, sans qu’il soit facile de faire la part des malversations dues aux gouvernements de droite successifs dans cet échec, et débouche aujourd’hui sur un endettement public gigantesque (170% du PIB contre 65% pour la France, que l’on prétend abusivement mauvais élève, alors qu’elle est dans la moyenne européenne).

Ainsi, une aversion durable pour le risque pourrait déboucher sur des « esprits animaux » longuement déprimés : c’est pourquoi nous avons écrit que nous pourrions connaître les années 30, sans être passés par la case 1929. Or, une telle dépression ne pourrait évidemment qu’activer les tensions géopolitiques.

- La montée des conflits inter impérialistes :

Bien entendu, l’ensemble des dimensions sociales, écologiques et démocratiques, abordé précédemment, entreront en résonance, pour le meilleur ou pour le pire, avec les conséquences économiques et géopolitiques de la crise actuelle.

Le risque de militarisation des antagonismes dépend évidemment d’abord du comportement des principaux acteurs. Ici la responsabilité du choix entre conflit et coopération est clairement hiérarchique : la responsabilité première est celle des USA (à cet égard, la position de Mac Cain, en faveur de la poursuite de la guerre en Irak est complètement désastreuse) ; celle du secrétariat permanent du Parti Communiste Chinois est manifestement deuxième ; on peut considérer que celle de la prochaine administration Poutine-bis est troisième ; en tant qu’européens, notre responsabilité n’est peut être que quatrième, mais elle est néanmoins très importante, parce que notre capacité d’intermédiation demeure importante, en particulier dans le fonctionnement et la réformes des organisations internationales : si nous sommes capables d’être d’accord, avec le Brésil et l’Inde, avant de l’être avec Washington ou Pékin, nous pourrions changer le cours des évènements ! Pour être franc, nous n’avons guère confiance dans l’attitude spontanée des autorités européennes, qui à force de se rencontrer à Bruxelles, se rapprochent de l’efficacité du gouvernement belge ! Par contre, leur faiblesse relative peut être une force du mouvement altermondialiste : des gouvernements faibles sont plus faciles à influencer par l’opinion publique, quand celle-ci est raisonnablement motivée. Et puis la seule attitude civique n’est elle pas de se sentir co-responsable de ce qui se passe, plutôt que de toujours affirmer que tout est de la faute des autres ?

Conclusions très provisoires

Nous en proposerons trois :

1) La mondialisation en cours depuis un quart de siècle est caractérisée par l’hégémonie politico-militaire américaine et par une accumulation financière exacerbée, qui connaît, depuis la crise des pays émergents il y a moins de 10 ans, sa troisième étape et déjà l’épuisement de celle-ci . Contrairement à un discours paresseux, cette mondialisation a seulement libéré les forces de l’argent, mais elle n’a en fait rien de libérale, tellement elle est porteuse d’autoritarisme politique, d’intolérance en tout genre et de bellicisme tout azimut. Nos raisons de la combattre sont à la fois éthiques, mais aussi réalistes, parce qu’il est évident que ce processus incontrôlé engendre des contradictions exponentielles, que ce soit dans l’ordre socio-économique, dans l’ordre écologique, dans l’ordre civique et dans l’ordre de la guerre ou de la paix entre les nations et à l’intérieur de celles-ci.

Car, même si les dates, les lieux et les formes d’une crise fatale sont imprédictibles, toutes les analyses débouchent sur une conclusion tragiquement simple : plus l’actuelle mondialisation durera, plus elle finira mal ; par conséquent, plus il est urgent d’engager une stratégie de transformation de son cours, et cela dans l’ensemble de ses dimensions. A défaut d’être capable de décrire immédiatement cette stratégie, il convient, évitant tout nihilisme et toute politique du pire, de rechercher, là encore, dès maintenant, des régulations et les alliances susceptibles de les imposer : il s’agit donc d’esquisser les valeurs et les mécanismes d’une nouvelle mondialisation, débarrassée de tout « Empire » et de toute souveraineté, et qui serait fondée sur « l’accumulation des droits ».

2) La situation du monde est évidemment beaucoup plus grave que ce que prétendent les zélateurs de la mondialisation. La politique du pire s’étant toujours retournée contre ses adeptes, on peut simplement souhaiter que les péripéties actuelles n’entraînent pas un véritable chaos, alors qu’il n’y a plus, dans les mois qui viennent, d’autres pilotes dans l’avion américain qu’une poignée d’irresponsables, toujours prêts à nous jouer un remake du Docteur Folamour …

Car la mondialisation ne pourra continuer à être ce qu’elle a été jusqu’à présent. Plus elle durera, sous sa forme actuelle, plus cela finira mal pour tout le monde, à commencer par les plus défavorisés, sur un mode qui pourrait être encore pire que celui des années 1914-1945, l’époque des deux guerres mondiales, de la grande dépression des années 30, et aussi de Staline et d’Hitler. Quant aux circonstances à venir des transformations inévitables de la mondialisation, l’analyse multidimensionnelle laisse la porte ouverte aux risques de catastrophe écologique planétaire, de guerre nucléaire, et/ou de dépression économique et sociale mondiale : ainsi, parmi d’autres, du risque bien présent que la crise dite des subprimes ne dégénère ; le tout sur fond d’un autoritarisme politique croissant de type néo-orwellien, dont Poutine, Bush et Sarkozy mettent activement en place les éléments, chacun en fonction de l’histoire de leur pays et leur propre tempérament.

Autrement dit, plus on attendra pour mettre en place de nouvelles régulations mondiales, plus violentes seront les issues, et cela dans touts les domaines : économiques et sociaux ; sur le plan militaire, qui pourrait inclure l’emploi des armes nucléaires au proche Orient ou sur les voies chinoises d’approvisionnement ; sur le plan écologique, etc. Il est donc absolument urgent que partisans et adversaires du processus actuel de mondialisation abandonnent leur posture idéologique et commence à coopérer, à la recherche de nouvelles régulations du système mondial, que ce soit dans le domaine écologique, financier, diplomatique ou autre. Ces nouvelles régulations auront beaucoup d’adversaires, mais peuvent également susciter un vaste réseau d’alliances, au-delà des clivages habituels, tout simplement parce que la situation à venir n’a rien d’habituelle.

3) Le progrès est une idée neuve à l’échelle planétaire et la mondialisation est un processus irréversible. Personne ne peut imaginer sérieusement un retour en arrière, par retour à la fragmentation antérieure en empires et états, jouissant, du moins formellement d’une totale souveraineté. D’abord, parce que l’histoire n’obéit jamais à cette analogie passéiste d’un film qu’il suffirait de tourner à l’envers. Ensuite et surtout, parce que si les temps présents ont une dimension tragique, le siècle dernier ne le fut pas moins et que pour celui-ci il est de notre responsabilité collective et individuelle que les progrès culturels, scientifiques et techniques ouvrent à toutes les femmes et à tous les hommes des possibilités d’épanouissement sans précédent . Au XXIème siècle, on ne peut certes décliner le concept de progrès comme lors des trois siècles précédents, où il ne cessa d’ailleurs d’évoluer : il s’agit maintenant d’en définir la signification nouvelle, qui donne tout son sens à une nouvelle stratégie de transformation post-impérialiste, démocratique, sociale et écologique.

Annexes :

Annexe 1 : L’évolution de la financiarisation du monde conduit à des rivalités inter-impérialistes Annexe 2 : Les stratégies politiques françaises, au stade du néo-impérialisme Annexe 3 : Les altermondialistes l’ont rêvé, les néo-impérialistes l’ont fait ! Annexe 4 : Les exo-dollars Annexe 5 : La transformation du système monétaire international

Annexe 1 L’évolution de la financiarisation du monde conduit à des rivalités inter-impérialistes

Résumons les 3 étapes de la mondialisation :

* Du début de la désinflation à l’effondrement du système soviétique, le pouvoir financier passe des débiteurs aux créanciers : ce sont les années 80

* Du début des années 1990 aux crises asiatiques et russes, cette deuxième étape est marquée par l’extension d’un nouveau gouvernement des entreprises, fondé sur la valeur actionnariale, et l’expansion du capitalisme dans les pays émergents.

* De la fin du XXème siècle à la crise financière présente, on a assisté depuis près de 10 ans, à la montée en puissance de ces pays émergents, à la naissance de l’euro et à une concentration des déséquilibres financiers sur les Etats-Unis, contribuant à miner leur hégémonie (nous avons rendu compte de cette dernière étape dans la première partie du texte principal) .

1- Du pouvoir des débiteurs à celui des créanciers : les années 80

* La politique de Volker et des autres banques centrales a atteint progressivement son premier objectif, le reflux de l’inflation. Ceci a entraîné une hausse du coût du capital (dans ce cas, le coût réel des emprunts augmente, car les taux d’intérêt commencent à redescendre, mais moins rapidement que les taux d’inflation). On assiste ainsi à une inversion des risques dominants : jusqu’ici, le risque pour les créanciers était d’être remboursé dans une monnaie dévaluée ; c’était celui de la dévalorisation de leurs actifs. Désormais, le risque principal est celui de l’insolvabilité des débiteurs, et donc, du fait de cette crainte, la dégradation de la qualité des dettes : à l’ancien souci d’être payé en monnaie de singe succède celui de ne plus être remboursé du tout ! Cette nouvelle forme de risques conduit à des innovations financières majeures, qui ont pour but de faire partager ce risque à d’autres intermédiaires contre une rémunération, que l’on a fait payer par anticipation à l’emprunteur final : pour celui-ci, le coût du crédit en est donc d’autant plus élevé. Il s’en suit une série de conséquences en chaîne, que nous nous contentons de rappeler au passage : la succession des crises financières à un rythme inconnu depuis les années 30 ; l’expansion de l’épargne institutionnelle (fonds de pension en autres) ; le développement des marchés dérivés de couverture et de transfert de risques ; le développement des marchés de titres et de la titrisation des crédits…, entraînant une complexité et une opacité sans précédent, qui font que l’intelligence globale du système finit par échapper, de leur aveu même, à ses principaux responsables. D’où les scandales actuels, qui ne viennent pas d’un trader fou, mais d’un système d’irresponsabilité, devenu fou de son trading et de ses méthodes de dissémination des risques.

2- Primauté de la valorisation des actions et projection du capitalisme occidental dans les pays émergents : les années 90

On assiste alors à deux mutations très importantes, l’une au niveau des entreprises, l’autre à l’échelle planétaire :

* d’un côté, le changement de la structure de la propriété des entreprises et des modes de gouvernance, sous l’effet des restructurations provoquées par la hausse du coût du capital. On assiste ainsi à une transformation du « business model » : alors que jusque là prévalait encore, comme à l’époque des trente Glorieuses (1945-1973), un partage interne, certes conflictuel, mais au bout du compte négocié, des gains de productivité, les capitalistes et les managers prétendent désormais s’affranchir de ces règles sociales et politiques, autant qu’économiques, pour un nouveau principe, qui consiste à ne rien laisser en interne de ces gains (d’où la stagnation des salaires réels), pour aboutir à la maximisation de la valeur des actions.

On assiste ainsi à une montée de l’évaluation comptable des performances et de la mesure des risques, en fonction de la valeur de marché. Ceci conduit à un taux de rendement financier exigé, particulièrement élevé, avec le plus souvent la définition d’un pourcentage totalement arbitraire de 15%, qui est évidemment aberrant d’un point de vue macroéconomique de moyenne ou de longue période : si la masse des profits augmente de 15% par an, alors que la valeur ajoutée globale ne croît que de 5% (en additionnant la croissance du PIB et le taux d’inflation), il s’en suit une déformation continue de la répartition du revenu national au détriment des autres revenus, et principalement ceux du travail.

On observe effectivement une telle déformation, qui se heurte toutefois, non seulement aux résistances sociales bien compréhensibles des salariés (qui sont les plus nombreux, ce qui en démocratie constitue une question majeure), mais aussi à des difficultés fonctionnelles de reproduction du système, du moins à l’échelle des grandes nations développées . En effet, les salaires servent pour l’essentiel à financer les dépenses de consommation : si on veut que celles-ci servent à acheter de plus en plus de marchandises, la stagnation du pouvoir d’achat conduit à développer sans cesse le crédit, jusqu’à prêter à des insolvables, ce qui peut sembler n’être pas grave, si on peut vendre à temps ces créances « pourries », en les disséminant dans l’ensemble du système financier et, au-delà, du corps social ! De leur côté, les profits servent surtout à financer les investissements. Or, face à une croissance molle, ils ne trouvent plus assez d’opportunités internes dans les activités productives traditionnelles, d’autant plus que les actionnaires imposent des rendements élevés à court terme, ce qui réduit d’autant les placements possibles. D’où le fait de se lancer dans des spéculations de plus en plus risquées, de plus en plus éloignées, non seulement de leur lieu d’accumulation initial (à travers les délocalisations), mais aussi de plus en plus éloignées de la préservation de l’environnement, des règles démocratiques, et plus largement de la légalité… Les délocalisations, les scandales financiers à répétition, le développement des corruptions les plus diverses, les liens de plus en plus fréquents avec des réseaux maffieux sont les conséquences inéluctables, pour ne pas dire systémiques, de ce type de mondialisation.

Ces stratégies de maximisation de la valeur des actions entraînent l’essor d’une haute bourgeoisie financière internationale – vite cosmopolite -, qui extraie une rente de plus en plus élevée sur la valeur produite par la médiation du marché boursier, à travers une multitude de procédures de plus en plus complexes : M&A, rachat d’actions, private equity, stock options... Il en résulte la montée d’une « hyper-richesse », non seulement scandaleuse sur le plan éthique, mais définitivement absurde quant ses bénéficiaires ne sachant plus quoi faire de leur argent se réfugient, au gré de leur envie du moment, dans les fondations caritatives , les îles artificielles ou les voyages extra-planétaires.

* On a assisté, durant cette même décennie 90, à une greffe de cette libéralisation financière dans quelques grands pays émergents, qui offraient des opportunités considérables, soit par leur masse de main d’œuvre à bon marché (principalement en Asie), soit par l’importance de leurs ressources naturelles, principalement énergétiques (pays arabes et Russie). Il faut ici faire attention à des généralisations trop hâtives : pour ne prendre que les deux pays les plus peuplés, la Chine et l’Inde, ils représentant de par leur poids et leur originalité propre, deux cas bien distincts ; de plus, leurs élites nationales sont loin d’avoir adopté un comportement comparable face à « l’offre de mondialisation » qui leur est faite. Mais bien plus nombreux sont désormais les pays qui suscitent désormais des entrées de capitaux massives : la mondialisation financière paraît alors dépasser un certain seuil d’irréversibilité.

Durant cette même étape, une série d’autres changements sont venus modifiés progressivement le visage de la mondialisation, tel qu’il se présentait au cours de la décennie 80 :

- On résout alors, toujours à l’initiative de l’administration américaine (Baker, Brady), le problème de la quasi-faillite de nombreux pays, en particulier celle des 3 grands pays latino-américains, par la transformation de leurs dettes souveraines en titres.

- La banque mondiale et les institutions financières internationales, dominées par les USA, forcent les pays émergents à une ouverture rapide de leurs systèmes financiers ; de même, elles obligent les pays endettés à des « ajustements structurels », c’est-à-dire, pour l’essentiel, à des mesures anti-sociales, pour ne pas dire inhumaines. Comme celles-ci s’avéreront dans l’ensemble inefficaces, la plupart de ces institutions prétendent aujourd’hui, face à la montée des mouvements de protestation, de plus en plus souvent s’en repentir. Mais, le nombre de conditionnalités de leurs prêts à continuer à proliférer, quitte à ne plus être appliquées par les emprunteurs dans un nombre impressionnant de cas, suivant même les rapports les plus récents de ces institutions : en tout état de causes, le mal déjà fait est difficilement réversible.

- On a mis en œuvre, dans nombre de pays en transition, une privatisation systématique des actifs publics : un vrai régal pour quelques ploutocrates locaux, associés plus ou moins louches de la grande finance internationale, et trop souvent même des maffias internationales.

Plus largement, cela a été l’époque de ce que l’idéologie libérale a appelé des « thérapies de choc ». L’ennui, c’est que ces chocs ont créé de graves traumatismes, en tout genre (cf. infra), et que les thérapies, non seulement n’ont pas guéri les malades, mais les ont souvent rendu plus malades encore.

Le résultat de cet ensemble de dérégulations, que l’on a qualifié de façon perverse de « réformes libérales » (alors qu’il ne s’agissait que d’assurer l’impunité des exploiteurs), a d’abord été une période d’euphorie financière (1991-1997). La crise obligataire de 1994 (répercutée au Mexique) l’a peu ralenti, car on a observé un reflux de l’inflation et des taux d’intérêt à partir de la mi-1995. Finalement, on note vers la fin de cette deuxième période, une baisse massive de l’aversion pour le risque, qui correspond à une phase de croissance plus rapide des investissements et de l’activité, du développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC, dont on prétendra faire une « nouvelle économie ») et à une abondance du crédit, qui va gonfler le financement ultérieur de l’économie mondiale.

Annexe 2 : Les stratégies politiques françaises, au stade du néo-impérialisme.

Toute la politique française, dans le cadre de sa souveraineté certes limitée, mais néanmoins réelle (« nos marges de manœuvre »), ne peut être crédible que si elle est cohérente avec la conception que l’on se fait de la place et du rôle que notre pays peut et doit avoir dans ce monde en pleine évolution. Il existe aujourd’hui dans la société française, comme dans nombre de ses semblables, implicitement, mais profondément, trois conceptions qui s’affrontent ou se rejoignent, suivant la manière dont la mondialisation nous interpelle :

- les anti-mondialistes prônent le retour au primat de la nation. A défaut de pouvoir être autarcistes, ils sont au moins protectionnistes. A droite, ils se mêlent de relents xénophobes racistes, qui les poussent vers les extrêmes. A gauche, jouant des vieilles ambiguïtés des rapports entre le patriotisme et la question sociale, ils préfèrent se désigner comme souverainistes. Car c’est l’attachement à ce concept hérité de la nuit des temps et que les premiers mouvements révolutionnaires ne surent que récupérer à leur profit, sans pouvoir le dépasser, qui fonde leur philosophie politique : la souveraineté nationale posséderait seule une légitimité démocratique, ergo, quelle que soit la question posée par la mondialisation, leur réponse est non, puisqu’il ne s’agirait pas d’un espace légitime, pas plus que l’Europe elle-même.

- Les tenants du « néo-libéralisme » (que je préfère appeler néo-impérialisme) prétendent nous faire croire qu’il n’existe pas d’autre forme de mondialisation que celle qui se développe actuellement, Les tenants de cette pensée, qui se veut unique, ont toutefois deux variantes politiques à leur disposition, qu’ils habillent dans leur préférence pour le bipartisme : l’une, plus volontariste, d’où ses tendances autoritaires, pense qu’il faut accélérer l’adaptation du pays à cette mondialisation : c’est elle qui vient de prendre le pouvoir en France avec Sarkozy ; l’autre, de tendance plus sociale, pense qu’il faut accompagner cette « modernisation », dans le cadre d’une alternance politique apaisée : elle tente péniblement d’organiser pour le moment une nouvelle « troisième force », qui deviendrait une opposition crédible, à vocation gouvernementale classique. Mais au fond, partisans d’une droite dure ou d’un centre gauche mou, ont en commun l’idée que l’enjeu de notre époque est de s’adapter au monde tel qu’il va, alors que le défi des temps prochains est tout au contraire de contribuer à le changer.

- La gauche altermondialiste, qui est née au tournant du siècle fait valoir que la mondialisation en cours est fondée sur l’hégémonie américaine et sur la globalisation financière, et qu’elle ne peut aller qu’en se dégradant. Elle soutient donc que les principales questions qui se posent, en France, comme dans tous les autres pays, sont plutôt de savoir combien de temps encore elle se poursuivra, et comment l’humanité en sortira. Mais pour cela, elle se doit d’approfondir son analyse des principales conséquences de cette nouvelle hégémonie, l’émergence de sa crise et la stratégie de transformation qu’elle entend mettre en œuvre pour la dépasser, dans un sens progressiste.

Annexe 3 : Un autre monde est (toujours) possible : les altermondialistes l’ont rêvé, les néo-impérialistes le font !

Malgré ses progrès évidents, depuis sa naissance, il y a environ 10 ans (cf. le récent article de G. Massiah, C. Whitaker,…, dont je partage l’essentiel de l’analyse), le mouvement altermondialiste reste abusivement marqué par le contexte historique de sa fondation. C’était l’étape de l’hyper-puissance nord-américaine, où elle semblait capable de dominer la planète entière ; l’émergence de néo-impérialismes émergents, capables de contester cette hyper-puissance semblait d’autant moins probable, que les crises en cascade s’y succédaient : de l’Asie à l’Argentine, en passant par la Russie. Il en a résulté une vulgate dominée par l’anti-américanisme et par un anti-libéralisme, sous-estimant depuis lors la montée de nouvelles contradictions et rendant impossible la définition d’une stratégie de transformation et des alliances susceptibles de la mettre en œuvre. Pour n’en donner que deux illustrations :

- Pour autant que la géopolitique importe, est ce la même chose d’avoir à Washington, Bush (ou un de ses clones), H. Clinton ou Obamah, pour éviter le renforcement d’un glacis « atlantiste » belliciste, et la négociation de nouvelles régulations, notamment à travers la transformation du système des Nations Unies et des grands organismes économiques, financiers ? Quelles analyses peut on faire, des évolutions japonaise, indiennes, chinoises, russes et des pétromonarchies arabes, pour ne parler que des nouveaux centres d’accumulation financière ?

- Qualifier l’adversaire de « libéral » est plus qu’une erreur, c’est une faute que le déroulement de l’histoire rend de plus en plus grave. Car l’idéologie dominante a tout à gagner à se confondre avec l’optimisme conservateur des XVIIIème et XIXème siècles, celui du laisser-faire, laisser-passer, qui se « contentait » d’ignorer la question sociale ou de la croire soluble dans la croissance économique. Cette idéologie est morte de son incapacité à répondre aux drames des années 30 et ce qui s’est difficilement reconstitué dans les années 50 et 60 est une toute autre idéologie, qui essaie de sauver de l’ancienne, le noble concept de « liberté » : le néo-libéralisme est une doctrine pessimiste, qui sait que les marchés sont spontanément très imparfaits et qui prônent une politique réactionnaire, fondée sur des « réformes de structures », qui constituent autant de contre-réformes, cherchant à casser tous les compromis sociaux péniblement acquits depuis un siècle, au prétexte d’imposer dans la réalité le mythe fou de la « concurrence pure et parfaite ». Certes, quand on qualifie cette nouvelle idéologie totalitaire dans son essence de néo-libérale, on évite de la confondre avec son archaïque devancière ; à ceci près qu’on oublie de dire qu’elle est la véritable ennemie des libertés, un néo-autoritarisme, ou plutôt pour rappeler son lien fonctionnel avec l’accumulation financière, un néo-impérialisme.

Annexe 4 : Les exo-dollars

On ne peut penser la globalisation financière sans recourir à la globalisation des concepts : c’est pourquoi nous proposons d’appeler exo-dollars, l’ensemble des dollars détenus par des non-résidents américains.

Ceux-ci sont en droit d’en réclamer à tout moment le remboursement dans la monnaie de leur choix et les Etats-Unis, sauf à créer une crise financière sans égale depuis 1929, auraient la stricte obligation d’honorer leurs dettes,… ce qui leur serait impossible de faire.

Les risques géopolitiques, qui découlent de cette situation, sont évidemment si considérables que la question n’est pas de savoir comment s’adapter à l’actuelle mondialisation (que l’on peut définir comme fondée sur une accumulation financière, reposant sur l’hégémonie géopolitique américaine), mais comment contribuer à la transition vers une autre mondialisation, régulée et multipolaire.

Annexe 5 : La transformation du système monétaire international

Régulation des changes et réforme du Fonds Monétaire International

Le risque d’effondrement brutal du dollar est devant nous, s’il ne s’est pas encore produit avant que cet article ne soit diffusé. Ce risque existe de fait depuis la création de l’euro, puisqu’il est logique que tous ceux qui détenaient jusque là la seule monnaie clé diversifient désormais leurs actifs, en vendant de la monnaie américaine pour acheter de la nouvelle monnaie européenne. Longtemps, ce risque a été contenu : la nouvelle monnaie n’était pas encore crédible ; les performances macroéconomiques américaines étaient meilleures. Mais maintenant que l’incontinence de la politique de Washington devient évidente pour tous, un affaiblissement considérable du dollar est inéluctable et il risque même de prendre l’allure d’une débâcle, si la spéculation financière se déplace des cibles qu’elle a saturées (immobilier, actions, matières premières, etc.) vers les marchés des changes ; elle aurait d’ailleurs de bonnes raisons pour le faire, en observant le retard des réactions des principales autorités monétaires, qui interviennent toujours trop tard et d’une façon totalement cacophonique : la Fed (Federal Reserve Board américain) finit toujours par surréagir, quand la Banque Centrale Européenne sous emploie en permanence ses moyens d’intervention, comme tétanisée par son idéologie monétariste et les contradictions de ses membres.

Personne ne peut se satisfaire de l’aggravation des désordres en cours, sauf à tomber dans l’irresponsabilité des politiques du pire : il nous faut donc, en tant que citoyens actifs, ne pas nous contenter de résister, mais être capables de proposer ; ne plus chercher à nous réchauffer entre nous, mais analyser froidement les rapports de forces mondiaux et les alliances possibles ; ne plus nous contenter de nos légitimes luttes locales, mais nous mêler de la finance internationale. Le présent article essaie d’y contribuer

* *

Une relative stabilité des taux de change entre les monnaies (autrement dit, une volatilité limitée entre elles) est unanimement reconnue comme nécessaire pour les échanges commerciaux et financiers. Dès lors que l’instabilité s’avère particulièrement forte, la question se pose alors de savoir quels pays doivent intervenir sur un marché des changes, qui est aujourd’hui mondialisé, et dans quelles conditions.

Les régimes de change : de la théorie à la réalité.

Dans la théorie standard, deux systèmes de change sont opposés de façon bipolaire :

- le système de change fixe conduit les autorités monétaires d’un pays (gouvernement et/ou banque centrale ) à acheter ou vendre sa monnaie contre des monnaies étrangères, de façon à équilibrer les quantités offertes et demandées de sa monnaie, au prix (taux de change) pré-établi.

- le système de change flottant ou flexible, dans lequel les autorités monétaires n’interviennent pas et où le taux de change varie au gré des opérations, commerciales et surtout financières) de tous les agents nationaux ou étrangers à la zone monétaire considérée.

Les régimes de change historiquement constitués sont toujours moins caricaturaux que les systèmes théoriques définis précédemment. Pour s’en tenir à l’essentiel :

* Les régime de change fixe, qui ont prévalu après les accords de Bretton Woods (entre 1944 et 1971-73) et qui ont plus ou moins perduré entre pays européens jusqu’à la fin de 1998, comportaient deux éléments de variation :

- en premier lieu, les taux de change étaient « ajustables » : c’est-à-dire qu’ils pouvaient être changés, normalement après une négociation, puisque le taux de change d’une monnaie dans une autre est à l’évidence logiquement l’inverse de celui de la seconde dans la première ;

- en second lieu, une marge de fluctuation autour de la parité « fixe » de référence était admise pour limiter les interventions des autorités face à de (relativement) faibles variations de change. Ainsi, de façon assez habituelle, on considérait que le taux de change était fixe, à 2, 5% près. Bien qu’il n’y ait pas plus de justification pour ce pourcentage qu’un autre, il comporte évidemment une différence de nature avec celui de plus ou moins 15%, qui, de guerre lasse, avait été adopté dans les années 90 entre les pays européens, candidats à la future monnaie unique. Sans forcer le trait, on peut considérer que le premier pourcentage définit un régime « quasi-fixe » et ajustable ; le second, un régime « quasi-flottant », qui a évidemment moins souvent besoin d’être ajusté.

* Les régimes de change flottants, qui sont devenus prédominants entre les pays les plus développés depuis les années 70, n’interdisent pas les interventions des autorités monétaires. Déjà, celles-ci influencent les cours par leurs déclarations ; puis, des variations des taux d’intérêt à court terme, administrés par les banques centrales, peuvent espérer modifier les comportements de placements et, par là même l’équilibre entre l’offre et la demande des différentes devises ; ensuite, des achats ou ventes ponctuels de devises peuvent être faits, sans aller jusqu’à garantir une parité donnée ; enfin, dans les circonstances les plus difficiles, ces interventions peuvent être coordonnées, y compris entre pays haussiers et baissiers, soit lors d’une rencontre solennelle (conférences du Plaza Hotel et du Louvre, dans les années 80), soit par des communiqués communs ou similaires (en 2001, lorsque le jeune Euro, tombé aux alentours de 0,84 dollar, pouvait donner l’impression de s’effondrer) : l’expérience a d’ailleurs montré que ces interventions multilatérales avaient été efficaces. Il serait donc plus juste de parler de régimes de « change flottants et surveillés », pour décrire la réalité contemporaine entre les devises des pays les plus développés.

En pratique, on comprend qu’il n’existe pas de différence essentielle entre un régime dit fixe, où une parité peut varier d’environ 30% (par exemple de moins 15% à plus 15%, autour de la parité « officielle »), sans assurer d’intervention des autorités monétaires, et un régime dit flottant, mais surveillé : il est même possible que les autorités monétaires interviennent, avant même qu’une fluctuation d’une telle ampleur soit constatée, rendant le second plus stable que le premier, en termes de variations observées ! Des économistes de tradition interventionniste peuvent même trouver une supériorité de principe au régime actuel, dans la mesure où l’incertitude créée par les autorités monétaires sur leurs seuils d’intervention complique la tache des spéculateurs, toujours avides de tester leurs capacités de résistance, quand on approche des seuils qu’elles sont obligées de défendre dans un régime de change fixe.

La question essentielle est donc moins de savoir quel est le système de change de référence (fixe ou flexible) que de se demander si des interventions publiques peuvent être efficaces, quand la spéculation se déchaîne à propos d’une monnaie.

Peut-on lutter contre la spéculation sur les devises ?

L’argument le plus souvent avancé pour justifier l’absence totale d’intervention devant les fluctuations de marché repose sur la disparité des moyens disponibles entre d’une part les acteurs privés sur les marchés de devises et d’autre part les banques centrales. Ce constat d’impuissance doit être toutefois largement nuancé. D’un côté, les masses colossales des opérations spéculatives ne correspondent pas à un seul agent qui aurait un comportement homogène : ce n’est donc pas l’addition de ces transactions qui doit être faite, mais la soustraction entre ceux qui spéculent dans un sens et ceux qui spéculent dans l’autre : la question qui se pose aux autorités monétaires de l’ensemble des pays, car cette responsabilité ne peut être que partagée, est de ne pas laisser se développer une situation, où l’écart entre les agents haussiers et baissiers devient trop important ; de l’autre côté, ce qui est vrai d’un petit pays pauvre, l’est évidemment beaucoup moins d’un grand pays riche, ou a fortiori d’une coalition des banques centrales de toute une zone monétaire (il était plus facile d’attaquer l’escudo qu’aujourd’hui l’euro) ; enfin, et surtout, la nécessité d’assurer une contrepartie face à une poussée spéculative est certes limitée par les montants des réserves et des lignes de crédits disponibles d’une zone monétaire, dont la devise est attaquée à la baisse, serait elle la zone euro ou même la zone dollar. Mais cette contrainte n’existe pas pour le pays ou la zone dont la monnaie est demandée et qui peut en créer autant que nécessaire : nous ne sommes plus à l’époque de la monnaie métallique et la seule limite à l’intervention de l’ensemble des autorités monétaires des pays « haussiers » est donc leur détermination politique. A cet égard, le Japon, la Chine et les autres pays émergents ont apporté depuis une dizaine d’années une démonstration évidente de leur capacité à offrir leur propre devise, au prix de leur choix, par création monétaire, maintenant ainsi une faible parité de leur monnaie. Les américains et autres européens ont beau crier qu’il s’agit là d’une solution artificielle, ils oublient tout simplement qu’il n’existe rien de « naturel » dans les mécanismes de change : elles sont toujours le produit historique de rapports géopolitiques.

Le fait est donc démontré que les pays « haussiers », dont la devise est demandée, sous l’action des opérateurs privés, peuvent toujours décourager ceux-ci. A fortiori, une action concertée des autorités monétaires des autorités haussières et « baissières » est certaine d’être efficace. Bien entendu, les spéculateurs le savent fort bien. Autrement dit, il suffit d’une déclaration conjointe ou similaire des uns et des autres : les agents spéculateurs, pris en « cisaille » et peu désireux de perdre de l’argent, en continuant à prendre des positions à découvert, qui deviendraient trop risquées pour eux, se trouvent dissuadés. En d’autres termes, si une variation de changes est de nature purement spéculative, il n’y aura même pas besoin de fortes interventions des autorités monétaires pour y mettre fin. Par contre, s’il s’agit d’un mouvement affectant les fondements des économies considérées (par exemple, des variations rapide de la productivité), la variation ordonnée des parités est généralement préférable et n’obligera pas dans ce cas à engager des réserves importantes. Sans doute n’est-il pas toujours aisé de juger de la part respective de ces deux types de mouvements. C’est pourquoi une coopération permanente entre les autorités de toutes les grandes zones est évidemment préférable à des initiatives « en catastrophe », dont la communication mal contrôlée peut s’avérer fortement contre-productive : par exemple, une annonce non crédible conduit les opérateurs à penser que la situation est encore pire que ce qu’ils anticipaient et les conduit à nourrir la spéculation en cours, ou à se détourner vers une autre…

Les pressions inflationnistes créées par la création de monnaie des pays excédentaires :

Un autre argument usuel pour justifier la passivité des autorités monétaires des pays excédentaires est d’affirmer que ces interventions seraient inflationnistes, puisqu’elles reposent sur une création ex nihilo de monnaie locale. Il faut à cet égard distinguer les risques internes et internationaux : on ne peut pas soutenir qu’un tel processus d’intervention par création monétaire soit à proprement parler inflationniste pour le pays concerné, dès lors qu’il choisit de « stériliser » les devises accumulés, c’est-à-dire ne les réinjecte pas dans sa propre économie : si ce risque d’inflation nationale existait (du fait, par exemple d’une défaillance du système de stérilisation), on l’aurait observé au Japon, qui ne cesse de pratiquer ce type d’intervention et qui demeure pourtant toujours au bord de la déflation, depuis maintenant près de 20 ans. Par contre, si cette politique d’intervention est poursuivie de manière systématique sur de longues périodes (5 ou 10 ans) par une partie importante de l’économie mondiale (pratiquement l’ensemble des pays émergents, en plus des pétromonarchies, du Japon et la Norvège), le danger inflationniste s’accroît effectivement, car la création monétaire supplémentaire qui en résulte à l’échelle de la planète, n’est pas spontanément en phase avec le développement des capacités productives, en particulier pour l’ensemble des produits de base (énergie, matières premières et produits alimentaires), et cela d’autant plus que les contraintes écologiques se font légitimement plus fortes. Comme on l’observe actuellement, il en résulte une inflation par excès de la demande mondiale, qui prend paradoxalement la forme d’une inflation par les coûts, pour chaque pays pris séparément, et qui est particulièrement dramatique dans les mégapoles des pays du sud. Mais cette inflation mondiale ne doit–elle pas être principalement imputée aux pays qui consomment trop (en particulier, les USA), plutôt qu’à ceux qui épargnent le plus (les pays émergents) ? Pour en discuter utilement, là encore, une véritable instance légitime de coordination mondiale s’impose.

La coordination des autorités monétaires des grandes zones est essentielle :

Le passage progressif d’un système monétaire et financier mono stellaire, autour du dollar-soleil et le benign neglect méprisant qui l’accompagnait (« le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème ») est aujourd’hui dépassé : Washington n’a plus les moyens, quelque soit son président, de se moquer d’un brutal décrochage du dollar. De facto, le système monétaire international est devenu de fait bi stellaire, comme l’espéraient ceux qui militaient pour la création de l’euro ; sans doute, une des deux étoiles demeure plus grosse que l’autre, mais c’est elle qui est aujourd’hui directement menacée, et qui nous menace évidemment par contrecoup. Mais surtout, ce système ne peut devenir que pluri stellaire, car la solution ne peut simplement consister à faire payer les seuls européens pour les errements américains : il ne peut y avoir de solutions viables, qui n’associent la plus grande partie des grands pays excédentaires. C’est pourquoi, l’ensemble des grandes économies émergentes et fortement excédentaires n’est pas le problème, mais une partie de la solution. Car, si les remèdes immédiats à la crise financière, comme la mise en œuvre de solutions pérennes, doivent être multilatéraux, une instance permanente de coordination s’impose à l’évidence.

Il est à peine nécessaire d’ajouter que celle-ci sera d’autant plus efficace, qu’elle apparaîtra légitime. Autrement dit, la gouvernance mondiale est ici directement questionnée et personne ne peut imaginer que la Chine, l’Inde ou même la Russie et les pétromonarchies viennent partager le « fardeau de l’homme blanc », dans le cadre d’un G7, plus ou moins élargi, ou d’un FMI, se livrant à des réformes « cosmétiques ».

Un nouveau FMI, sous l’égide des Nations Unies :

Bien entendu, on peut imaginer pour la mise en place d’un nouveau régime de change régulé, impliquant les grandes zones monétaires, un nombre quasi indéfini de procédures pour y parvenir, puis d’instances pour appliquer les décisions qui en résulteraient. Pour frapper les esprits (mais est ce bien nécessaire dans un domaine où les crises de nerf des spéculateurs font plus de mal que de bien ?), on a pu évoquer un « nouveau Bretton Woods. Toutefois, le critère de légitimité, considéré comme co-substantiel à celui d’efficacité, conduit à penser que la nouvelle instance devrait faire partie du système général des Nations Unies, pour au moins trois raisons :

- tous les pays du monde, grands et petits, riches ou pauvres, seraient concernés ;

- les décisions monétaires ne seraient plus prises indépendamment de l’ensemble des autres politiques ;
- ceci permettrait d’inscrire également dans ce nouveau cadre de légitimité internationale les autres instances économiques (Banque Mondiale, BRI, OMC) : devenus demandeurs, les « vainqueurs de 1944 » n’auraient plus les mêmes moyens de s’opposer à de réformes en profondeur, reflétant le nouvel état du monde ;

- cela donnerait ainsi du « grain à moudre » à la réforme même de l’ONU, dans son ensemble.

Dans ce FMI nouvelle manière (en fait la question de savoir si on doit se servir de l’acquit de l’ancien ou faire une création ex-nihilo est une question pragmatique, qui dépend logiquement de la capacité de coopération de la structure actuelle à son propre dépassement), la question du droit de vote est moins importante qu’on ne le croit parfois dans la mesure où le FMI ancien, ou nouveau, ne formule que très peu de décisions contraignantes. La dimension consensuelle de son activité serait d’ailleurs renforcée, si son nouveau processus de délibération était relégitimée. De ce point de vue, il est évident qu’il ne plus obéir à sa pondération capitaliste d’origine, à la fois pour des raisons éthiques et pour des raisons pratiques (les modifications à apporter seraient trop importantes). On peut penser qu’une pondération, révisable tous les 10 ans, en fonction d’un indicateur synthétique (par exemple celui de la CNUCED) devrait pouvoir être acceptée. Au demeurant, la règle actuelle de majorité de 85% (fixée pour assurer le droit de veto aux seuls Etats-Unis) donnerait des pouvoirs de négociation équivalent à toutes les grandes zones du monde.

Conclusion :

Une telle transformation de l’ordre monétaire international ne sera pas consentie à froid par les USA de G. W. Bush, ni sans doute proposée par aucun de ses partenaires ; et à chaud, voire en catastrophe, la lucidité risque de manquer pour définir une coordination rationnelle du type de celle proposée ici, ou une autre de même esprit. Faut-il pour autant désespérer d’une nouvelle régulation monétaire mondiale ? Nous ne le pensons pas.

La société civile internationale, et son aile la plus militante, le mouvement social mondial, qui se définit comme altermondialiste, doit s’emparer dès maintenant de ce sujet. Il peut trouver de nombreux alliés de la part de pays importants qui ne peuvent se satisfaire d’un désordre grandissant, qui risque de plus en plus de dégénérer en un conflit entre l’impérialisme anglo-saxon déclinant et les impérialismes émergents de la Chine et de la Russie, si fortement complémentaires : nous pensons à l’Inde, à l’Afrique du sud, au Brésil et, à nombre de pays arabes et, peut-on l’espérer, aux pays européens, qui ont décidé de créer une monnaie unique, et qui avaient su dire non pour l’essentiel à la guerre d’Irak.

En actualisant ainsi ses analyses (nous ne sommes plus en 1998, au temps de l’hyper-puissance américaine, mais à celui du risque d’affrontement entre néo-impérialismes), le mouvement alter-mondialiste pourrait ainsi faire la démonstration qu’un autre monde est non seulement possible, mais aussi souhaitable, et pour tout dire, la crise s’aggravant, qu’il est de plus en plus nécessaire et urgent.

Article paru dans la revue Mouvements (janvier 2008).

1- Le début de ce texte a été publié, il y a plus d’un an, dans un numéro spécial de la revue « Economie Politique », précédant l’élection présidentielle. Il a ensuite bénéficié de tables rondes initiées par le Forum de la Gauche Citoyenne sur les questions financières avec M. Aglietta, Fr. Morin et D. Plihon et sur les questions géopolitiques avec M. Chemilly Gendreau, B. Dreano et A. Joxe. Ainsi enrichi, ce texte a fait l’objet de plusieurs conférences débats. Les dernières parties ont été remaniées, pour tenir compte de nombreuses remarques qui nous ont été adressées et des développements de la crise financière, durant ces dernières semaines. Dans sa forme actuelle, il est soumis aux membres du Forum de la Gauche Citoyenne, dans le cadre de son nouveau projet d’élaboration et, au-delà à tous les militants et responsables de la gauche.

2- C’est peut être cette difficulté d’actualisation, qui constitue aujourd’hui la faiblesse la plus sérieuse du mouvement altermondialiste (cf. annexe) 3- Depuis la première ébauche de ce texte (janvier 2007), que de changements au moment où nous nous livrons à cette incidente (mars 2008) ! 4- Cf. annexe 3 5- I. Wallestein a raison de dénoncer l’instrumentalisation qui en est fait par les puissances hégémoniques. On essaiera toutefois de distinguer plus loin, ce qui relève intrinsèquement de ces valeurs ou de leurs mauvais usages : ce n’est pas parce que Staline et Hitler parlaient de socialisme ou Bush de démocratie et de liberté que ces termes ont perdu de leur force et de leur légitimité pour tous les peuples à travers le monde.

6 - Si on cherche les signes les plus anciens de son émergence, on pourrait remonter aux années 1890, où pour la première fois, la productivité par tête américaine dépasse celle du Royaume Uni, d’après les travaux d’Angus Madison. En fait, l’industrie américaine a été la première a employé largement la production de grande série, à partir du milieu du 19ème siècle et de la guerre de Sécession, notamment dans la fabrication d’armes. On n’oubliera pas de noter que la doctrine dominante aux USA, durant toute cette période, chez les universitaires et les publicistes, comme dans l’opinion des élites au pouvoir, demeurait résolument protectionniste : en effet, de nombreuses branches alors émergentes n’étaient pas encore capables de soutenir la concurrence des industriels britanniques, qui étaient pour leur part partisans du libre échange. Tant il est vrai que le libéralisme économique n’est jamais une réalité, mais la rationalisation des intérêts des puissances dominantes et des groupes capitalistes, au sein de ces dernières.

7 - Du nom de l’économiste belgo-américain, qui en fut le meilleur propagandiste.

8 - J’emprunte cette définition des fonction de la finance à M. Aglietta : cf. table ronde du Forum de la gauche citoyenne, 4 octobre 2007, et plus largement son récent livre, ?, juillet 2007

9 - C’est d’ailleurs un inspecteur général des finances, Michel Rocard, qui a proclamé la fin de cette utopie, au début des années 80, après en avoir été le principal propagandiste politique pendant près de 20 ans…

10 - En pratique, toutes les banques centrales tentent d’atteindre les deux objectifs de stabilité des prix et de plein emploi, à l’aide d’un seul instrument, les variations des taux d’intérêt à court terme : ceci est évidemment logiquement impossible, comme de courir après deux lièvres à la fois. Il s’en suit que l’objectif de stabilité des prix est particulièrement privilégié par la BCE, au nom du respect de la lettre du traité européen, qui lui a confié cette mission, et un peu moins par la Fed américaine, ce qui introduit des risques supplémentaires de crise sur le marché des changes (en octobre 1987 et à nouveau aujourd’hui : cf. infra).

11 - Pour ceux qui connaissent l’auteur de ces lignes, il est tout au contraire d’un optimisme quasi pathologique

12 - En langue française, on se contentera de citer ici l’ensemble des publications de M. Aglietta.

13- François Morin, article pour la revue Mouvements, et son livre : « le nouveau mur de l’argent : essai sur la finance globalisée »., Editions du Seuil, sept. 2006 14- Pour étayer cette affirmation, la doctrine orthodoxe affirme que la banque centrale administre en toute indépendance les taux à trois mois et que les marchés financiers répercutent ensuite les choix faits. Or, dans nombre de cas, les marchés fixent les taux à moyen et long terme, indépendamment (voire en contradiction avec) des décisions de la banque centrale, si bien que celle-ci doit aligner ses propres taux sur ceux imposés par les grands oligopoles financiers qui commandent les marchés : il arrive même que le gouverneur de la BCE excuse ses décisions ou, plus souvent, ses non décisions par la situation sur les marchés financiers qu’il est censé piloter. Au bout du compte, il n’est jamais jaloux de son indépendance qu’à l’égard des pouvoirs politiques légitimes ! 15- 4 % dans la zone Euro, en tenant compte de la hausse des prix. Car, dans nos pays, la seule inflation effective, dont la Banque Centrale européenne et les ministres des finances sont complices, est l’inflation des profits, des stock options et des parachutes dorés : quant à celle des actifs boursiers ou immobiliers, elle garde son séculaire caractère cyclique, piège récurrent de tous les gogos. 16- Par une étrange ironie de l’histoire, c’est au moment où l’entreprise disparaît en tant qu’agent économique réellement libre, que « la gauche d’accompagnement » prétend la découvrir. Seuls quelques uns de ses membres, passés par les grands corps de l’Etat, puis par les cabinets ministériels « de gauche », et partis découvrir « l’entreprise » à l’âge du confort, assument ouvertement cette reconversion, en poursuivant leur carrière dans les états majors des multinationales, sans se dispenser de leurs conseils sur ce que devrait être une gauche moderne, celle qui adouberait leur propre carrière… Mais dans un monde sans frontière, il est normal que l’impudence soit également sans borne.

17 - Que penser de ce sommet européen de juin 1989, où Fr. Mitterrand, M. Rocard, E. Cresson et E. Guigou (dans l’ordre hiérarchique de l’époque) acceptent la libéralisation totale des mouvements financiers en Europe, sans obligation d’harmonisation fiscale, contrairement à tous leurs engagements antérieurs ?

18 - Par rapport à d’autres époques, on notera que l’essentiel des dettes ainsi accumulées ne proviennent ni de l’état, ni des entreprises, mais principalement des ménages, ce qui justifie le recours à cette expression souvent galvaudée en France (par Balladur entre autres). 19 - On verra plus loin les immenses conséquences à long terme de ces stratégies.

20 -Toutefois, la référence à ce point (trop) bas exagère les choses. Plus significative du déclin relatif de l’hégémonie monétaire US est de comparer le dollar au panier des monnaies constitutives de l’actuel euro, à partir de la mise en place des changes flottants en 1973 : en 35 ans, le dollar a perdu plus de la moitié de sa valeur par rapport aux monnaies européennes. Or, ce qui n’a guère d’importance, quand on compare un éléphant et une souris, devient très conséquent, quand on compare deux ensembles dont les dimensions se rapprochent.

21 - Trop compétitifs, soutiennent les observateurs occidentaux. Mais ces derniers n’ont pour étayer leurs analyses que des théories des « taux de change d’équilibre », dont le résultat le plus convaincant est qu’il existe plusieurs taux de change d’équilibre, ce qui fait qu’on ne peut sérieusement conclure, sur un taux adéquat ou équitable, sans faire appel à des critères extra-économiques, géo-politiques ou éthiques, finalement subjectifs et peu susceptibles de consensus entre des acteurs aux intérêts divergents, du moins à un horizon relativement court.

22 - C’est le sens donné en sanscrit aux différentes incarnations d’un dieu quand il descend du ciel sur la terre. En français, le terme est devenu péjoratif et le qualificatif, dont nous l’affublons ici, signifie non seulement qu’il peut engendrer beaucoup de malheurs, mais aussi qu’il n’est pas durablement viable : comment le remplacer le plus vite possible, avec le moins de souffrance possible, telle est la question à laquelle notre seconde partie tentera d’esquisser des éléments de réponse.

23 - Celle-ci est facile à démontrer, du fait d’une certaine homogénéité des statistiques pour les trente années précédentes, de l’après guerre au milieu des années 70. En fait, les études les plus sérieuses montrent que, malgré les vicissitudes des guerres mondiales et la grande dépression des années 30, ce mouvement de réduction tendancielle des inégalités avait commencé dès le début du siècle, du fait notamment de l’organisation progressive du monde du travail, qui permit de poser la question sociale avec de plus en plus d’insistance. 24 - La gauche qui se veut avant tout moderne a pour fâcheuse habitude (qu’il s’agisse d’entreprises ou de classes moyennes) d’être particulièrement apte, tel le quatrième mousquetaire, à vouloir tuer l’ennemi quand il est déjà mort

25 - La Chine, qui se dit toujours communiste, bat en même temps des records d’épargne (chez les urbains) et de sous-consommation (chez les ruraux) 26 - On verra plus loin qu’il en de même de tous les combats pour la démocratie et du pacifisme

27 - C’est cette contradiction dans les termes par rapport à la philosophie politique classique du libéralisme (d’Adam Smith et Tocqueville à Raymond Aron), qui rend contre-productive l’affirmation d’un anti-libéralisme primaire, non spécifié, qui ne voit pas que ce qui est en cause, ce ne sont pas les libertés (même pas celle d’entreprendre), mais celle d’accumuler des profits sans régulation collective ; ce n’est pas en elle-même la propriété privée qui est en cause, mais le fait qu’elle prive, comme son nom l’indique, l’immense majorité des citoyens de leur liberté de choisir l’investissement qui leur paraît le plus nécessaire ou le plus désirable.

28 - « la main d’œuvre sans papier, c’est quand même moins cher » - « Oui, mais c’est plus risqué » - « mais, il ne faut pas vous inquiéter, il y a des sous traitants pour cela, ce sont des étrangers » : extrait d’un dialogue entendu.

29 -Pour l’analyse du caractère monocratique du système politique français, nous nous permettons de renvoyer aux travaux du Forum de la gauche citoyenne (juin 2007) et à la nouvelle « stratégie de transformation du système politique », en cours de discussion en ce son sein.

30- Historiquement, il fut particulièrement utilisé par Saint Thomas d’Aquin, puis par Machiavel !

31 - On doit refuser de se laisser enfermer dans les évaluations unidimensionnelles du PIB. On ne peut ignorer la signification de taux de variation aussi différents, dans le cadre aujourd’hui dominant des économies marchandes.

32 - Cf. annexe

33 -La même remarque est défendue par Th. Wolton, auteur du « grand bluff chinois », dans le Figaro du 5 janvier 2008, à qui nous empruntons quelques précisions.

34 - On pourrait trouver une ou deux exceptions balkaniques, en commençant par la Serbie.

35 - A côté du livre de Toni Negri, qui porte ce titre, la plus récente synthèse sur l’état du mouvement se trouve dans le rapport : « l’altermondialisme, un processus de long terme, porteur d’alternatives », co-signé par S. George, J. M. Harribey, G. Massiah et C. Whitaker.

36 - Pour l’exprimer de façon personnelle, nous souhaiterions que notre nouveau siècle poursuive la révolution anthropologique permanente, vers ce que nous appelons une « humanité bi-sexuée et métissée »

37 - On la trouve déjà inventée chez les presbytériens de Winchester en 1642, quelques semaines, après la réunion du premier Parlement ; ou encore, chez les théologiens corses d’Orezza, en mars 1730, lors de la première révolution du siècle des Lumières, avant que celle-ci ne soit écrasée successivement par les armées de l’empereur d’Autriche, puis du roi de France (Cf. « trois prêtres balanins, au cœur de la Révolution corse », éd. Alain Piazzola, Ajaccio, 2006). Comme à chaque fois que la grande majorité de la population d’un royaume ne veut plus d’un roi ou d’un prince, mais désire affirmer sa communauté de destin.

38 -Nous faisons nôtre l’expression de Monique Chemillier-Gendreau, qui a largement inspiré une bonne partie du présent développement.

39 - Bien entendu, il s’agit d’une simplification ayant pour but de faciliter les débats les plus larges : outre les inévitables oublis, nombre de sujets peuvent être débattus à l’intérieur du présent « décalogue »

40 - Déjà certains européens parlent de transformer le G8 en G13 (avec le Brésil, le Mexique, l’Afrique du Sud, l’Inde et la Chine), ce qui, à défaut de légitimité, marquerait une prise de conscience du nécessaire rééquilibrage de la gouvernance mondiale.

41 - Les emprunts effectués sur les marchés monétaires japonais à ces taux défiant toute concurrence ont principalement servi à aller prêter de l’argent à des taux beaucoup plus rémunérateurs dans d’autres zones et en particulier aux USA, contribuant provisoirement à financer leur déficit.

42 - Cf. l’exposé de M. Aglietta et notre récent éditorial sur les risques d’accumulation des « exo-dollars », ces dettes privées des résidents américains, qui ont pour contre partie les formidables créances de fonds d’Etat, dits « souverains », en particulier ceux de la Chine ou de la Russie, capables de racheter en un clin d’œil nos grandes entreprises industrielles ou financières, privatisées…

43 - Cf. les provocations de l’administration américaine dans le détroit d’Ormuz, alors que les contradictions du régime iranien s’aggravent, ce qui devrait justifier une nouvelle initiative de négociation globale.

44 - A ceux qui en douteraient jusqu’à remettre en cause la notion de progrès, comme datant du 18ème siècle, ne voient-ils pas que leurs conceptions conservatrices ou réactionnaires datent, elles, de la nuit des temps ? Et puis, proposons leur, pour nous changer, un petit quiz : l’allongement continu de la durée de vie d’un trimestre par an, depuis plus de deux siècles n’est-il pas un progrès ? Et le recul de la morbidité, à tous les âges de la vie ? Le progrès universel des taux d’alphabétisation, notamment des femmes, n’est-il pas un progrès ? Et l’allongement tendanciel de la durée des études ? Le recul progressif des taux de fécondité dans tous les pays du monde, en ce qu’il reflète une plus grande maîtrise de leur corps par les femmes, qu’elle que soit leur ethnie ou leur croyance, n’est-il pas un progrès ? Et ce progrès universel de la maîtrise de leurs corps par les femmes, ne marque t’il pas plus que tout autre, le progrès des valeurs d’égalité et de liberté ? Etc.

45 -Nous suivons ici M. Aglietta, ibid.

46 - Pour une partie des petites nations développées (« small open economy »), le commerce international peut servir d’exutoire, mais cette solution locale n’est évidemment pas généralisable : tout le monde ne peut pas être excédentaire en même temps ! De même pour les grandes nations, qui n’ont pas encore atteint la frontière technologique de leur époque, pour une raison historique ou une autre, le processus de rattrapage peut permettre de soutenir pendant une ou plusieurs décennies des rythmes de croissance beaucoup plus élevés : ajoutons que ceux-ci ne comptabilisant que les échanges marchands, la croissance effective est en réalité plus faible, puisqu’une partie de ces activités s’effectuaient auparavant hors des comptes nationaux.

47 - Là où un bon impôt aurait mieux garanti l’usage des fonds, mais l’idéologie dominante a évidemment horreur de l’impôt, et les riches du XXIème siècle, comme ceux du XIXème, s’ils ne vont plus à la messe, hors de la présence des caméras, préfèrent choisir eux-mêmes leurs pauvres....

48 - Les mêmes tendances profondes sont à l’œuvre dans tous les pays anciennement développés : elles prennent évidemment des formes nationales distinctes. 49 - Cet altermondialisme est une dimension essentielle d’une gauche alternative, dont l’ambition est de dépasser le vieux clivage entre réforme et révolution, par une stratégie crédible de transformation : à la fois multidimensionnelle, du local au global, en passant par le national et le continental ; multi-temporelle, en ce qu’elle articule les perspectives à long et très long terme, avec les réponses aux urgences les plus immédiates, notamment par la définition de programmes à moyen terme (à l’horizon des différents mandats électifs) ; et, multi-organisationnelle, puisque dans le respect de l’autonomie de chacun, elle doit aussi faire coopérer les démarches militantes des syndicats, des innombrables associations constitutives du mouvement social et des partis politiques.

50 - Nous n’aborderons pas dans ce texte les raisons de préférer la responsabilité du gouvernement légitime à celle, subsidiaire, de la banque centrale. En matière de change, c’est d’ailleurs le cas aux USA. Dans la zone euro, juridiquement il en est de même. Mais dans, les faits, par une scandaleuse démission, les ministres des finances de la zone euro (regroupés dans un eurogroup, toujours présidé par le grand duché du Luxembourg) ont abandonné leurs prérogatives aux deux présidents successifs de la Banque centrale européenne, Duisenberg et Trichet, qui ont pu déclamer en toute illégalité : « l’Euro, c’est moi » !

50 - On ne discutera pas ici des conditions techniques pour que cette stérilisation soit efficace. Bien entendu, il s’agit concrètement d’une nécessité, mais il suffit de savoir que certains grands pays ont fait la preuve continue de leur capacité de le résoudre pour considérer qu’il ne s’agit pas d’un argument dirimant. Surtout quand les pays en question ont une capacité de contrôle social aussi évident que la Chine communiste, pour s’en tenir à ce seul exemple.

51 - Mais qui ne partagent pas nécessairement la façon dont elle est gérée par les gouvernements concernés et la BCE

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La mondialisation en crise et ses issues : Conflits inter-impérialistes ou nouvelles régulations
(1/1) 29 mai 2008, par Patrice





La mondialisation en crise et ses issues : Conflits inter-impérialistes ou nouvelles régulations
29 mai 2008, par Patrice   [retour au début des forums]
la mondialisaion en crise

A mon avis la mondialisation est liée à l’inflation, c. à d. à un désquilibre entre la masse des biens et la masse de monnaie en circulation ; plus la masse s’accroit, plus elle devient volatile et plus elle doit tourner vite ; c’est physique ; or la vitesse coûte cher. Sur les crises : à l’origine (jusqu’en 1847) les crises étaient agricoles ; avec l’industrialisation, elles deviennent financières ; puis, avec l’energie (pétrole)comme variable d’ajustement, elles deviennent écologiques, et avec le dérèglement climatique, on revient aux crises agricoles ; la boucle est bouclée ; ça devient un problème philosophique.

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